A few words from Stefan Zweig, correspondance

  Aujourd’hui, une lettre datée du 31 mars 1924, de « Stez » à Romain Rolland.  Lettre, assez longue, tirée de « correspondance 1920-1931 » – collection « Biblio » du Livre de Poche, n° 3415.  Date anniversaire (selon cachet de la poste ndlr) de cette lettre, donc. Lettre entre deux pacifistes, pro européens ; je retiens cet écrit pour la réflexion de Zweig sur l’Allemagne de 1924, sa clairvoyance.  Cette lettre ést rédigée par Zweig en français.
A Romain Rolland*
Salzbourg, « 31.3.1924 ».
   Mon cher ami, excusez moi si je vous écris au crayon.  Je suis depuis presque une semaine grippé.  Maintenant tout semble passé et je peux quitter le lit. On doit à de telles interruptions de la vie quotidienne (trop quotidienne) des lectures inattendues, des rêves et du repos. La maladie et le voyage sont deux forces qui nous interrompent énergiquement la continuité. J’étudiais les nouvelles théories sur la non-existence d’un présent, la toute-relativité du monde (…), je n’ai pas l’envie de voir un demi-centimètre de plus du voile de la Maya** – Tout ou rien. (…).
Ma curiosité intellectuelle est du genre à comprendre tout ce que je vois et non à vouloir voir ce que je ne puis plus comprendre.  C’était donc une rare excursion au parc philosophique! Je préfère l’histoire. J’ai lu une belle biographie de Byron, une de Shelley et je suis trempé profondément dans toute cette époque. Comme j’aime le jeune Keats : quelle fleur de poésie, sorti de la basse famille d’un London Cabman! Quelle saveur et douceur de la langue!.
   J’ai lu ces choses anciennes aussi pour oublier l’époque. … l’emprisonnement d’un pacifiste si pastoral et doux que Quidde*** dans une république dont le chef est un socialiste , et le triomphe bruyant d’un Ludendorff, cela est pour nous intolérable. Quand j’étais à Paris et que j’ai vu des amis faire des collectes por les affamés d’Allemagne (affamés par Stinnes, qui ne leur donnait pas un sou), j’ai souvent eu envie de dire : ne vous trompez pas! Et ne vous laissez pas tromper.  L’Aallemagne est plus que jamais un foyer de guerre et peut-être la seule bonne politique de l’Europe sera cruelle, une commission qui prive l’Allemagne de toutes les possibilités des armes, qui la protège contre sa propre stupidité politique. Car ils marcheraient demain (…), ils marcheront comme les enfants des croisades avec des petites épées de bois. Ils ont acclamé ceux qui voulaient détruire le pays et il n’existe plus dix hommes qui aient le courage (ou la patience, car il faut chaque jour combattre une nouvelle bêtise) de s’opposer. (…). On raconte que les femmes paysannes russes, si elles ont un mari qui ne les frappe pas et qui n’est pas saoûl de temps en temps, sont désespérées : les Allemands ne veulent pas être libres. « Ruere in servitum », je ne sais pas si c’est Tacite ou César qui l’a dit le premier! Et il est étonnant de voir combien les peuples changent peu malgré le flux et reflux du sang. C’est le grand défaut des Américains de croire que « le peuple » allemnd désirait se gouverner : il ne demande qu’à obéir. Comme ils n’avaient plus leur Guillaume, ils ont fait une idole de Stinnes, de l’homme qui les avait appauvris! Et dans ce non-sens continuel règne une fatalité qui doit mener l’Allemagne toujours dans un conflit qui la détruit (elle se refait toujours avec sa vitalité). Mais avec son manque de raison, avec la politique de fantasme, de rêve, elle est de nouveau le grand danger de la paix : elle cassera les vitres d’Europe, pas par méchanceté, mais dans son somnamnbulisme politique.
   Comprenez-vous comme nous, qui parlons la même langue et qui aimons la belle, la claire, l’imperturbable raison, comme nous devons souffrir de voir qu’on ne comprend plus les autres, qu’on ne nous comprend plus. Il était plus facile pendant la guerre de faire percer sa parole ; à cette époque la vérité était défendue, le mensonge le pain officiel, le « pain de la guerre » que le peuple dévorait et vomissait à la fois. Aujourd’hui la vérité est permise, mais le peuple, mes intellectuels ne veulent plus l’entendre. Toute une nation s’entête dans le mensonge. Jamais l’air n’a été si lourd. Vous voyez aussi que tous les intellectuels se retirent : seul Fritz von Unruh, poussé par sa vanité titanesque, se présente aux élections.
   (…). J’ai lu peu de journaux et revues français – est-ce encore le silence ou est-ce qu’ils s’occupent lentement de vous?
Fidèlement vôtre
Stefan Zweig
   Compliments à Mlle Rolland! ».
Voila, au même moment, Klaus Mann prépare son premier roman, « La Danse Pieuse », sur le désoeuvrement, l’ennui, le manque de perspectives de  et pour la jeunesse allemande… Je continue à avancer dans le projet de spectacle sur Klaus Mann (qui surnomme affectueusement Zweig en « Stez ») qui souligne parfois le manque d’engagement de Zweig, vision que je relativise, même si effectivement, tout en restant pacifiste, Zweig ne s’engagera « pas »  plus profondément en pleine crise de 1936 à 1942 (décès, suicide).
* Romain Rolland (1966-1944) : pacifiste, et prix Nobel de littérature 1916 pour son livre « Au dessus de la mêlée » – manifeste pacifiste ; a une activité epistolaire suivie avec Zweig, mais aussi Freud…
** Dans la philosophie indienne, la Maya désigne l’illusion cosmique.
*** Ludwig Quidde (1858-1941), historien allemand, pacifiste, président de la société allemande pour la paix, prix Nobel de la paix 1927. Il fût arrêté en 1924 à Munich et accuséde haute trahison pour avoir publié des documents sur le réarmement secret de l’Allemagne.
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