« Condamné à vivre », Klaus Mann : « Siesta » (cure n°1).

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15 avril 2007 par L'Ornitho

Klaus Mann et l’usage de la drogue… ou plutôt son « désusage » ; ici, première « épreuve », première ébauche, de ce qui devrait, à terme, être un chapitre, un fragment d’une prochaine mise en scène, au théâtre, sur Klaus Mann comme « média » d’une époque, d’une pensée.
 MannK_2 Une des questions est comment transcrire, ramassés en un seul texte de scène, 3 semaines de notes d’un journal (les années d’exil 1937-1947), liées à sa première cure de désintoxication (27/05/1937-19/06/1937), passée à Budapest au Sanatorium Siesta. Voici donc, arbitrairement sans mentions de dates, un premier « montage » de « Siesta », qui est le terme que Klaus Mann continuera à user pour désigner ses cures… Pourquoi, aussi, les textes de cette période m’ont-ils parus si « drôles« , si pleins d’humour involontaire, et m’ont fait rire plus d’une fois.  Bref, je veux les « assembler » parce que cette « parenthèse » de la vie de Mann, isolé en hopital (comme les autres textes de ses cures!), à travers la drôlerie sont si proches de son humanité, de ses failles… Je le trouve singulièrement touchant, sensible et drôle, dans son rapport au monde, à l’amour, aux écrits, à la religion et aux autres, bien sûr…. Le « condensé » lui rendra-t-il cet hommage?  On verra, il s’agit de toute manière d’une première tentative, à retravailler certainement. Son ami, amant du moment est « Curtiss – « c. ».
Hop, c’est parti : « Siesta ».  La forme sera primitive, éclatée, ce que je souhaite conserver… si cela tient (il s’eagit d’un texte destiné au « dire » du théâtre!, pas un texte littéraire) ndl’a.
Siesta – journal d’une cure, mai-juin 1937.
SANATORIUM SIESTA -BUDAPEST.
« Me voici maintenant en train de commencer cette « cure de désintoxication » : cela aussi passera.
 Klopstock, et deux autres médecins. Des infirmières – l’une d’elle s’occupe spécialement de moi. Une chambre avec des barreaux…
Personne n’est autorisé à me rendre visite. Vu aujourd’hui C. pour la dernière fois, pendant 10 minutes… C’est une comédie vraiment mélancolique que tout cela…
Ecrit à Mielein* : je lui ai « tout » avoué…
La nuit a été supportable.
Faiblesse. Je reste allongé. Transpire beaucoup.
L’infirmière me raconte les potins du pavillon.
Faiblesse et nervosité.
Mais tout reste relativement supportable – j’ai reçu la visite de pas moins de quatre médecins : le petit jeune, Kaldor – Chef du Sanatorium ; Klopstock – qui parle littérature et philosophie ; le Docteur Sandor – l’infirmière affirme qu’elle n’a encore jamais eu un patient souffrant de cette « maladie », qui se comporte aussi convenablemnt et calmement que moi : ma nature bonne et en fait forte, dont je ne suis pas très reconnaissant, tient le coup…
J’entends les cris des enragés venant de la « maison des agités. Je ne puis m’empêcher de penser à Ludwigshöh de Bang** ; comme je suis fidèle à mon vieil amour pour Bang! Comme je suis fidèle, de façon générale, à mes anciennes amours… Klopstock me demande pourquoi  au juste j’ai pris de la morphine, je réponds tout simplement : « parce que j’aimerais bien mourir », tous les gens vers lesquels je me sens attiré, et qui se sentent attirés vers moi, voudraient, ou ont voulu, mourir – Erika est peut-être la seule grande exception ; mais combien cela lui coûte-t-il? Qui sait combien cela lui coûte?…
– Wolfgang*** disait : « je dis Eucodal° – et je veux dire le néant, la fin du monde… »
Comment vais-je continuer à vivre, maintenant, sans cette dangereuse consolation?
Aimerai-je assez le cher Th. C.? – je prie pour l’aimer suffisament…
Il faut avoir tant de force pour aimer beaucoup ; je redoute les assauts de la lassitude. Et lui.
Il aime à vrai dire la MORT plusque moi.
Nuit très agitée – ce matin une crise de larmes qui m’a tenu longtemps. CELA n’est pas un plaisir
« Il te faut renoncer, renoncer vraiment ».
Je me suis borné à lire quelques poèmes.
Petite visite de Klopstock
L’infirmière bavarde, et me raconte son mariage manqué, etc…
Il y a de la misère partout…
Et je me sens toujours aussi épuisé. Je puis à peine marcher. A peine lire.
Visites de Klopstock ; du petit docteur etc. Journaux. Tout est mensonge.
Curtiss – m’apportes des roses.
Courrier, notamment d’Erika – elle vient.
Étrange cette manière dont le temps passe.
Je me sens toujours très faible ; je suis toujours à peine capable d’écrire.
[Visite quotidienne de Curtiss-Darling
Sentiment de forte lassitude. Je m’en fous.
Et ma tête est étrangement vide.
La visite quotidienne de C-Dear].
Toujours très las.
Mais j’essaie de m’en sortir sans infirmière privée.
J’essaie également d’écrire, notamment à Gide.
– Rêvé très violemment qu’Erika recevait des balles dans les tempes et au coeur, et qu’il m’était désormais permis de mourir.
J’ai fait davantage connaissance avec le sanatorium, le jardin, etc.
La visite quotidienne – et si réconfortante – de Curtiss – Visite de Klopstock, des médecins.
Je me sens toujours très las et abattu… Commencé de lire, ou de relire, Guerre et Paix.
Je ne sais plus si je l’ai lu dans mon enfance, ; mais j’en ai presque l’impression.
Très bien dormi – avec un véronal et demi ; et pour la première fois sans infirmière.
Ces médecins sont des fous : hier, j’ai eu de nouveau la visite de ce Kaldor : si fin, si réfléchi et si stupide. Katzenstein et Klopstock sont encore les deux meilleurs : mais ils sont tous deux plutôt des hommes de lettre que des médecins.
Je reste cependant toujours très fragile. L’atmosphère de cette-pseudo-montagne « magique » m’agace, mais je dois rester quelques jours encore, Klopstock et tous les autres le veulent.
Curtiss est ma grande consolation ; grand bonheur, et je suis très content qu’Erika soit en Europe.
[Car, me tirant du néant, le Seigneur
de la lumière m’a mandé vers son Tout.
Et le néant, en moi, cherche la paix
Et ne la cherche jamais – que dans le néant]*.
« La nette séparation qui existe entre les corps humains est effroyable » – Kafka. Très profond. Très caractéristique.
Je me suis allongé dans le jardin ; emménagé dans une nouvelle chambre – qui, apparemment, est censée être plus belle, avec l’aide du bon Klopstock.
Un aphorisme de Kafka sur la mort : « Après la mort d’un homme survient poiur un temps, même sur terre, un silence particulier et bienfaisant au sujet du défunt, une fièvre terrestre a cessé, on ne voit plus se prolonger un décès, une erreur semble réparée… ».
Comme il devait être énormément malheureux! Mais il avait atteint le point où les catégories se confondent, et où la plainte devient jubilation… Du point de vue littéraire, ce que j’admire le plus, ce sont les textes très brefs. Avec les textes longs – notamment le Procès – on a toujours le sentiment qu’ils pourraient se développer à l’infini.  En fait, ce sont des fragments d’une taille gigantesque qui captent en deux pages toute une infinité.
Athéisme. Pourquoi me paraît-il ridiculement naïf? Il y a trois niveaux : le déisme (naïf) ; l’athéisme matérialiste ; la foi supérieure (ce n’est pas le « panthéisme »). Tout cela est effroyablement compliqué. En tout cas, je crois, d’une façon qui est difficile à dépeindre, au Dieu personnel  – non pas le Dieu caché dans les arbres et arbrisseaux dont parle Faust de façon un peu primitive à sa Marguerite : « Qu’en est-il pour toi de la religion? ».
Curtiss à dîner – mais il ne mange rien.  Il m’est toujours une consolation et une joie. Son désespoir et sa gaieté. La ressemblance de type avec René me frappe souvent (René Crevel ndlr).
Le Magicien** parle, à propos de la morphine, de la « vie facile ». « Tu as vu un bon nombre de tes amis en mourir probablement, sans vraiment les respecter ». Est-ce que je ne respecte pas ceux qui cherchent la MORT?. Toute la question est de savoir à quel point ils étaient désespérés, et ce qu’ils avaient fait auparavant de cette vie terriblement usée – vouloir la mort – ce n’est pas méprisable, mais sage. La vie est une grosse merde. Peut-être, tout bien considéré, n’est-ce qu’une grosse « Mistake » – comme le dit Curtiss – une erreur. Un outrage. Un malentendu. Un égarement – mais y a-t-il un état qui soit meilleur???.
Je pense à C. – que je ne sais toujours pas encore comment nommer. Le doute éternel : pourrai-je SUFFISAMMENT l’aimer – on n’aime jamais suffisamment.
Lu Ernest Renan*** , cette sublime et espiègle piété, jointe à ce scepticisme… « L’amour est aussi éternel que la religion. L’amour est la meilleure preuve de l’existence de Dieu (!) » ; c’est notre lien ombilical avec la nature, notre vraie communication avec l’infini (…) Oui, un acte religieux, un moment sacré où l’homme s’élève au-dessus de son habituelle médiocrité, voit ses facultés de jouissance et de sympathie exaltées à leur comble… ». Ce vieux français (Renan ndlr) : élevé « par des femmes et des prêtres ».
– Et Verlaine : « Il faut m’aimer ».
Verlaine – en guise de prière du matin. Cette plainte chrétienne sur la vilénie du corps – après avoir chanté, auparavant, toutes les voluptés de la chair – « Triste corps! Combien faible et combien puni! ».
Si je ne meurs pas VRAIMENT bientôt, je deviendrai probablement catholique. Le dernier refuge : sous réserve.
Je continue d’être très heureux avec C. : plus heureux que je ne l’aurais en fait cru possible…
Je suis de nouveau en pleine santé. Seul mon sommeil n’est pas tout à fait normal – c’est étonnant l’histoire d’une telle désaccoutumance – cela ne signifie rien d’autre que se libérer d’un bonheur dangereux.
Confusion de la situation politique. Peut-être n’est-elle pas si terrible. Force des démocraties. MAIS L’ESPAGNE…
Tous les « radicaux », en particulier les très jeunes gens, sont convaincus d’une alternative : ou bien il faut transformer le monde de fond en comble – pour en faire un paradis grâce à une réforme sociale ; ou bien le monde est un enfer, qu’il faut détruire, supprimer et, en tout cas, totalement refuser.
Tous les hommes d’âge mûr savent que le monde est, certes, très mauvais, infiniment triste et vraisemblablement à jamais foncièrement transformable ; mais que nous devons cependant tout faire pour le rendre un peu plus supportable.
De là provient notre engagement politique ».
Et le voila repartant « au combat »… des phrases comme « si je ne meurs … je deviendrai catholique ; ou même Et Verlaine : il faut m’aimer (et d’autres), sont autant de preuves d’humour, d’humour désespéré souvent : pour cela que je l’aime. C’est en vrac, ça reste probablement encore à retravailler… wait and see.
 Petits lien sur Klaus Mann, les cures etc…
 ! pas tout prendre à la lettre, des failles… ; mais intéressant comme complément) :
Lien « destins d’exilés en résistance » : http://resistanceallemande.online.fr/exil/exil3.htm
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