Thema « mise en scène et jeu » – Ce jour de découvreurs – 2/3

De mise en scène et de jeu : « Ce jour de découvreurs » 2/3)
Deuxième partie de notre Thema : du « dire aux comédiens »… ce qu’on doit, ou plus exactement ce qu’on aimerait leur dire (ça s’apprend), ce qu’on voudrait qu’ils reçoivent… et transforment en jeu. Ben oui, ça à l’air simple ma ça l’est pas forcément, et c’est pour cela qu’un « casting » est important ; non pas en termes de qualités de comédien et technique de jeu, mais bien de « partage » d’une envie de raconter la même histoire, de suivre une même voie (dramaturgique et surtout humaine). Je crois fondamentalement qu’une communauté d’idées, que la qualité de « captation » et d’interprétation du monde – personnelle et unique – est le socle, mouvant et tectonique, du travail au théâtre. Non donc au comédien « mouton mouton » qui accepte sans discernement toute envie de théâtre. Le casting auquel je fais allusion est généralement un casting « in head », les comédiens, personnes humaines (sans oublier scénographes, éclairagistes, assistants etc…) avec qui l’ont sent une possibilité d’engagement commun, apparaissent naturellement à la lecture, à la dramaturgie, d’une œuvre – texte ou création. Bien sûr, les « hasards » de stages, formations, de spectacles nous confrontent joyeusement à des individus qui échappent à notre « emprunte quotidienne » qu’est le cercle réduit (pas restreint!) de nos relations de théâtre. Mais bon, trêve de bavardage … Les mots… toujours de Handke, de « l’absence« , afin que le théâtre advienne de la rencontre « matière-comédiens-metteur en scène », dans cet ordre ; et à ce troisième de savoir s’effacer pour conduire.
« Il n’y a plus de contour dans le fourré. Un rideau de sable descend à la place de l’oiseau sur le bois mort et le fait craquer. Il ne reste pas d’autre trace du vieil homme que l’endroit où il était assis. En son absence les mûres noires brillent au bord du désert et fleurissent les hampes d’anis d’un blanc jaune. Le sol desséché autour de leurs racines dessine un réseau multiple de fentes larges d’un doigt. On entend un avion dans le ciel d’été : comme s’il volait sur place.
Lorsque les autres s’éveillèrent, leur regard rencontra une tache de soleil sur le mur ombreux de leur abri. A l’endroit de cette tache le lichen des cavernes, d’habitude d’un blanc mat, étincelait vert bouteille, comme s’il s’égouttait et bien que ce petit emplacement n’eût pas de forme, lorsque nous ouvrîmes les yeux il en émana comme la force d’un signe qui nous disait : debout! Il fait jour, tout est là, sortez à l’air libre, allez au jeu.
De cette façon aucun d’entre nous ne fut pris par la coutumière ivresse de la somnolence ; nous revînmes à nous-mêmes, aussitôt nous sûmes où nous étions et le coeur léger, nous sortîmes de nos cauchemars, dans la joie rare, du matin. On eut dit que l’image d’éveil sur le mur rendait inventif : parmi les nombreuses flaques par terre, sans même chercher, nous repérâmes celle, profonde comme une citerne, qui permettait d’y puiser l’eau pour se laver et faire le café.
Nous prîmes notre petit déjeuner dans l’herbe devant le bunker. Le haut-pays qui dans le fond de l’horizon s’élevait continûment comme une rampe, s’étendait au soleil indépendant des saisons. Difficile d’imaginer qu’il pourrait y avoir là une autre vie que celle des arbres ou de quelques oiseaux. Et pourtant sur la carte géographique de notre guide après un premier « Grand Eboulis » un « Fossé Sec » un « Lit Fluvial Pétrifié », une « Colline Sèche » tout à coup était indiqué  un « Lac » (l' »Embarcadère » compris) puis près de l' »Embarcadère » une « Baraque » avec un trait hachuré menant à une « Vieille Route » (un trait) dont partaient les deux traits parallèles de la « Nouvelle Route » au début de laquelle il y avait un « Village » sans nom et au bout une « Ville ». A la vue de la région réelle devant nous, le dessin du vieil homme avec les moindres de ses formes rocheuses reproduites minutieusement, jusqu’aux arbres isolés, rappelait les topographies imaginaires des temps passés où même les espaces inaccessibles paraissaient viables et où tout un continent semble aisé à traverser à pied en un jour à peine.
Il allait sans dire que le vieil homme nous avait précédés, il nous avait laissé la carte pour que nous le suivions ; il nous attendait quelque part en route, au plus tard le soir, en ville. N’eût-on pas dit que le vent qui depuis le départ soufflait vers nous aussi doux provenait de ses pas? Les senteurs d’herbe n’y étaient-elles pas si épicées parce qu’elles s’y mélangeaient, s’y aggloméraient et s’y réchauffaient dans les poches de pantalon de celui qui ainsi nous précédait? Si nous l’avions appelé, non par inquiétude mais par jeu, certes – de quel nom alors?
Nous fûmes en route toute la journée, pris de ce désir de savoir qui nous avait déjà saisit au moment du réveil. Quoiqu’il n’y eût prétendument plus rien à découvrir ni à explorer sur terre, depuis bien longtemps, nous nous dirigions vers chaque nouvelle partie  du paysage avec l’indomptable ardeur de l’explorateur et nous faisions le tour de chaque objet dans la joie commune de la découverte. Jamais la perception des choses ne restait purement extérieure, elle devenait un déclenchement intérieur par lequel, en tant que formes, couleurs et rapports réciproques elles se gravaient en nous, inoubliables et nous rendaient plus forts ; les choses semblaient être précieuses et pourtant elles ne nous donnaient jamais l’idée de les collectionner : en leur présence, on se sentait comme guéri. Nous étions remplis de l’envie de les étreindre, de les tâter, de les mesurer et de les transmettre ; le plus insignifiant des brins d’herbe ne méritait-il pas d’être remarqué et d’être transmis avec au moins une petite exclamation! Ce jour de découvreurs nous donna à lire une nouveauté, laquelle avec toutes celles qui venaient la compléter, remplaçait tous les journaux imaginables ».
Alors, alors seulement, le théâtre a commencé.
zucco

Patrick, en travail sur la mise en scène de « Roberto Zucco »

Demain : « le soldat »… (3/3).

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