Vous avez écrit Théâtre, 2 : Brook (1/4), le théâtre mortel

Bon, après Stanislavski et Brecht, du comédien et de l’art d’âtre spectateur, nous passerons à Peter Brook, né en 1925, metteur en scène et véritable "penseur" du théâtre. Nous aborderons ici de manière très fragmentaire – mais pas généraliste, ses écrits sur le théâtre, "l’espace vide", qui reprend sous cet intitulé 4 conférences données dans des universités. Ces 4 conférences, données en 1965, sont : "Le théâtre mortel" (Deadly théâtre ou aussi théâtre ennuyeux, ou plus exactement "théâtre sclérosé"), "le théâtre sacré", "le théâtre brut" et "le théâtre immédiat".
 
  Nous reviendrons à chacun d’entre eux au gré de nos futures interventions… C’est la première semaine donc restons "dans les marques", avec un extrait du "Théâtre mortel" ; et on reste pas très loin de l’Art d’être spectateur… Je vous ai dit ma haine du spectateur du théâtre à mourir d’Eric-Emmanuel Schmidt?*
 
S’il y a du mauvais théâtre, à tout le moins dans le théâtre "grand public", c’est entièrement (ou quasi! – 98%, allez) la faute du spectateur.
 
"Je peux prendre n’importe quel espace vide et l’appeler une scène. Quelqu’un traverse cet espace vide pendant que quelqu’un d’autre l’observe, et c’est suffisant pour que l’acte théâtral soit amorcé. Pourtant quand nous parlons du théâtre, c’est à quelque chose d’autre que nous pensons. Le rideau rouge, les projecteurs, la poésie, le rire, l’obscurité, tout cela se mélange en images confuses, désignées par un seul mot. (…) Je vais essayer de donner à ce mot 4 sens différents. Je parlerai du "deadly théâtre" (théâtre mortel), du théâtre sacré, du théâtre brut et du théâtre vivant. Parfois ces 4 formes de théâtre cohabitent(…), s’enchevêtrent.
 
Nous pourrions négliger ici le théâtre mortel, car il est synonyme de mauvais théâtre (…) intimement lié à ce théâtre méprisé qu’est le théâtre commercial, on peut trouver qu’on perd son temps à l’attaquer. (…)
 
La situation du théâtre mortel a du moins pour elle d’être claire. Partout dans le monde, le public se raréfie. Il y a bien, ici et là, des tentatives de renouveau, mais dans l’ensemble, le théâtre ne parvient ni à exalter, ni à instruire ; souvent il ne parvient même plus à divertir. Le théâtre a souvent été traité de prostituée parce que son art était impur. Aujourd’hui, cette affirmation est vraie d’un autre point de vue : cette "putain" se fait payer, mais ne vous en donne plus pour votre argent. (…) En fait, si le public s’avisait d’exiger réellement le vrai divertissement dont il parle si souvent, nous serions bien en peine de savoir par où commencer. Le vrai théâtre de divertissement n’existe pas** , et les pièces légères ou les mauvaises comédies musicales ne sont pas les seules à ne pas nous en donner pour notre argent.
 
Le théâtre mortel se fraie un chemin jusqu’au coeur des grands opéras, de la tragédie, d’une comédie de Molière ou d’une oeuvre de Brecht. Nulle part, cependant, le théâtre mortel ne s’insinue plus volontiers, ne s’installe plus confortablement que dans les représentations de Shakespeare. (…) Elles ont l’air vivant et coloré. Il y a de la musique et chacun porte un beau costume, comme cela se fait dans les spectacles classiques de bon ton. Pourtant, au fond de nous-mêmes, nous trouvons cela atrocement ennuyeux et, en notre for intérieur, nous en faisons retomber la faute sur Shakespeare, à moins que ce ne soit le théâtre en général ou, à la limite sur nous-mêmes. Le pire, c’est qu’il y a toujours un spectateur qui éprouve du plaisir devant un spectacle aussi lugubre. Par exemple, l’érudit qui sortira tout content d’une représentation ronronnante, parce que rien n’aura géné ses théories pendant qu’il se récitait à mi-voix ses vers préférés. Au fond de lui-même, il souhaite sincèrement un théâtre-plus-noble-que-la-vie, et il confond une sorte de satisfaction intellectuelle avec l’expérience vraie à laquelle il aspire***. Mais en conférant ses lettres de noblesse à l’ennui, il ne fait que le perpétuer.
 
Quiconque se penche sur les grands succès du théâtre actuel découvre un phénomène très curieux (…) il y a chaque année une pièce qui n’a de succès que parce qu’elle est ennuyeuse. C’est sans doute qu’on associe la culture à un certain sens du devoir, aux costumes historiques et aux longues tirades… Il s’ensuit qu’une bonne dose d’ennui sert de garantie au spectacle. Bien sûr, le dosage est subtil, et il est impossible d’établir la formule exacte : trop d’ennui et la salle se vide ; trop peu, et le public se sent violenté par la nouveauté.
 
Des auteurs médiocres°parviennent avec aisance au mélange parfait et ils perpétuent le théâtre mortel grâce à des succès ennuyeux mais universellement encensés. Les gens veulent trouver au théâtre quelque chose de meilleur que la vie. Aussi sont-ils prêts à confondre la culture, ou les pièges de la culture, avec quelque chose qu’ils ne connaissent pas mais dont ils sentent confusément que cela peut exister. En assurant le succès d’une oeuvre médocre, ils ne font que se jouer à eux-mêmes un mauvais tour.
 
La différence entre la vie et la mort, claire quand il s’agit de l’homme, est bien moins nette ailleurs (…). Nous sommes moins entraînés lorsqu’il s’agit d’observer comment une idée, une attitude ou une forme peuvent passer de la vie à trépas".
 
  Il dit cela en 1965, dans un contexte particulièrement "anglo-américain", mais c’est vrai ailleurs (cfr Comédie Française…). Et 40 ans plus tard, on peut en dire autant du cinéma, de la télé, et pire peut-être encore, des médias d’information… On a la culture qu’on se donne, en fin de compte ("Mais c’est tellement bon de consommer vous savez mon bon Monsieur", ronronne le spectateur qui l’a entendu dire dans la pub…).
 
  Ref : "L’espace vide" de Peter BROOK – Collection Points, série Essais N° 465, Editions du Seuil. +/- 12€.
 
 
Voila, demain, Ariane Mnouchkine, metteur en scène gourou (faut aimer!) de très grand talent, qui vient encore de se voir attribuer un prix important, en théâtre.
 
* : Les parfaits (public et auteur) exemples de ce qui se raconte dans ce billet… si vous aimez, vous avez un problème, franchement, et êtes les fossoyeurs véritables des trois autres formes de théâtre (sacré, brut, immédiat – nous y reviendrons!), et des maquereaux de la pensée, aussi. Théâtre d’E-E S., aussi considéré comme Beuaaark-Théâtre, tellement c’est à dégueuler… Et il s’attaque au cinéma maintenant…
**  : Je sais, c’est dur de s’y faire, pour certain(e)s… faites-vous en une raison, ce sera déjà ça de pris…
*** : Et l’art du spectateur, la dedans, hein? Ignare, ne pense pas, agit!.
° : Such… mais voila, tu as bien suivi ô lecteur (et tâche de ne plus l’oublier maintenant…)
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Une réflexion sur “Vous avez écrit Théâtre, 2 : Brook (1/4), le théâtre mortel

  1. Donc, le théâtre véritable n’est pas un produit de consommation… ni produit de culture, il EST culture (comme toute forme d’Art véritable ; l’Art qui est une réflexion, en amont de la consommation, sur le monde, la société). CQFD.

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