Vous avez écrit théâtre, 6 : Koltès (1) – « Sujet »

Allez, on reprend son rythme de croisière, 3 billets  théâtre semaine (lundi, mercredi, jeudi). Aujourd’hui, un des auteurs phare de la fin du 20è siècle : Bernard-Marie Koltès (1948-1989). Et je vous livre un extrait de textes écrits, par Koltès, suite à un entretien qu’il avait eu avec le journaliste Alain Prique pour la revue Théâtre en Europe. Un des thèmes abordés dans ces courts textes, est l’extrait intitulé "Sujet", avec pour corolaire la double thème du "pourquoi" et, surtout, selon Koltès, la question du "comment" (du sujet ndlr). Il est évidemment question d’écriture, ce qui nous place cette fois sur un autre plan du théâtre : l’auteur.
 
C’est plus court aujourd’hui, et par ailleurs, comme nous avons Brook le mercredi, nous aurons, jusque fin septembre, Koltès le jeudi, ensuite en octobre, peut-être le travaillerons-nous (Roberto Zucco). Ce lundi, ce sera "moi", parmi divers autres praticiens et/ou penseurs du théâtre qui "se partageront" ce billet. Euh… Je vous ai dit ma haine du "génie de l’anticipation" du comédien amateur°
 
  "Sujet"
 
Dans mon roman "La fuite à cheval très loin dans la ville"*, même si les intérêts des personnages sont contradictoires, c’est un même univers qui est décrit : dans "La nuit juste avant les forêts" davantage encore, puisque c’est un seul homme qui parle ; dans "Combat de nègre et de chiens", il s’agissait déjà de deux mondes, mais qui se parlaient comme au-dessus d’un précipice, le point de vue narratif restant tout le temps du même côté, celui des blancs, avec, seule, Léone qui tentait de jeter une corde de l’autre côté. Dans "Quai ouest", le point de vue change ; c’est un peu comme si l’on faisait un long travelling d’un côté à l’autre du précipice.
Je me suis beaucoup posé la question, en écrivant "Quai ouest", de savoir si une pièce pouvait commencer par un "sujet" et terminer sur un autre. Il m’a paru que oui, pour la bonne raison que, dans la vie, on peut changer de point de vue sur une même question. C’est ainsi que le début de la pièce tourne autour de : Koch parviendra-t-il à se jeter dans le fleuve? ; alors qu’à la fin, lorsqu’il meurt finalement, on ne s’en soucie qu’à travers le destin d’Abad, et c’est Charles et Abad qui terminent la pièce.
Dans "Quai ouest", j’ai tâché d’être le plus clair possible sur les enjeux ; ce qui m’a poussé à volontairement assombrir les faux enjeux.
Par exemple, Koch. On a trop souvent tendance, lorsqu’on vous raconte une histoire, à poser la question "Pourquoi?", alors que je pense que la seule question à se poser est "comment?". Si vous restez à votre fenêtre, et que vous regardez les gens passer, vous ne vous demandez pas tout le temps : pourquoi cet ivrogne s’est-il saoulé? Pourquoi cette jeune femme a-t-elle des cheveux gris? Pourquoi cet homme parle-t-il tout seul? Parce qu’une réponse à cette question serait probablement banale, partielle, conduisant à toutes les erreurs et à tous les préjugés. Ainsi, en ce qui concerne Koch, je pose le fait qu’il veut se suicider comme une hypothèse préalable, et lui même est fort agacé quand on lui en demande les raisons ; car, effectivement, elles importent peu ; je peux en donner dix mille, toutes imparfaites et suffisantes. En tout cas, il est agi par cette volonté, et l’important est de savoir comment il va faire, ce que cela peut bien provoquer et révéler autour de l’intérieur de lui.
De même, la mort de Koch se passe hors scène ; uniquement pour ne pas répondre à cette question : est-ce Abad qui a tué Koch ou Koch s’est-il tué lui-même? Répondre à cette question, ce serait refuser de voir que, dans tous les cas, le résultat est le même, pour Koch, pour Abad, pour Charles, pour Rodolphe, pour tout le monde ; Koch mort c’est comme si Abad l’avait tué, d’un certain point de vue ; et c’est comme si Koch s’était suicidé, d’un autre point de vue. Chacun peut bien avoir son opinion sur la question, qu’est-ce que cela change?
Il faudrait oublier que le point de départ de cette pièce est New York, ce hangar, et le spectacle de races multiples parlant une langue unique de beaucoup de manières différentes ; car ce n’est pas une pièce sur le sujet ; ce n’est pas une pièce "américaine" ; mes personnages, il faut les chercher du côté est de l’Atlantique, du nord au sud.
D’ailleurs, je ne me risquerais jamais à écrire une pièce "américaine" ; on ne peut parler que de ce qu’on connaît, et l’américain d’origine anglo-saxonne m’est aussi étranger qu’un chinois à un berbère. Si j’ai mis du temps à me rendre compte de cela, sans doute est-ce à cause du manque d’exotisme mutuel dans nos manières de vivre". 
 
La question du "comment" me semble effectivement intéressante, à tout le moins dans l’écriture de Koltès, l’ayant travaillé ("Roberto Zucco", pièce mythique – comme Quai ouest) à l’Insas, en tant qu’assistant à la mise en scène et comédien, et ayant buté longuement sur certains éléments dramaturgiques et enjeux des personnages… je pense évidemment à la scène dite "du commissariat" (Dalila est le vrai titre), et son début. Je pense qu’on a pas trouvé "toute la scène", ses enjeux, car on s’est piégé sur les trois premières répliques : voici la situation (et n’allez pas croire que c’est simple… car ça ne l’est pas, on s’est joyeusement cassé les dents sur "ce qu’il y avait a jouer là, là exactement" – sur la fome, l’interprétation c’était assez juste, drôle, inquiétant, je pense!). Cette scène est très drôle, et déjà dans l’écriture, soit dit en passant!.
 
Scène IX : Dalila
 
Un commissariat de police. Un inspecteur ; un commissaire.
Entre la gamine (14-15 ans ndlr), suivie de son frère.
Celui-çi reste dans l’ombre de la porte.
La gamine s’avance vers le portrait de Zucco et le désigne du doigt.
 
La GAMINE : – Je le connais.
Le COMMISSAIRE : – Qu’est-ce que tu connais?
La GAMINE : – Ce garçon. Je le connais très bien.
L’INSPECTEUR (c’était moi héhé!) : Qui est-ce?
La GAMINE : – Un agent secret. Un ami.
L’INSPECTEUR : – Qui est ce type, derrière toi?
La GAMINE : – Mon frère. Il m’a accompagnée. C’est lui qui m’a dit de venir vous voir parce que j’ai reconnu cette photo dans la rue.
L’INSPECTEUR : – Sais-tu qu’on le recherche?
La GAMINE : – Oui ; moi aussi, je le recherche.
Etc… (photos en bas!)
 
Et bien, rien que sur les 3, les 5 premières répliques, il y a déjà pas mal d’enjeux, faux et véritables à débusquer… soit, je ne vais pas vous livrer mes conclusions, mais je sais qu’on s’est frotté les dents sur "plus dur" parce qu’on ne s’est pas posé, posé vraiment, consciemment, en termes d’analyse mais aussi de jeu, le "Comment?" dont parle Koltès, alors que le "Pourquoi?" on l’a retourné encore et encore… Par exemple, non pas seulement se demander "pourquoi" elle le voit, le reconnait, "pourquoi" elle le cherche ; mais "comment" elle le cherche ("Avec son frère", réponds "Pierrot"**) et "comment" elle le voit, sous l’ensemble des axes sémiologiques que le terme "comment" recoupe ("Ben avec ses yeux da, et aussi avec son coeur, hein allez", insiste Pierrot). Bref, on a tourné tourné tourné… autour, sans mettre dans le mille!. Mais c’est bien de se prendre un rateau, parfois ça aide à avancer avec le recul. C’est bien sûr une question spécifique, singulière à l’écriture de Koltès, mais à ne pas perdre de vue ailleurs (mais ce n’est pas la panacée universelle non plus, héhéhé – faut laisser ramer les acteurs, c’est bon pour leur matricule et leur égo, et sa soigne leur réel talent aussi, quand ils en ont – et l’équipe de cette scène en a assurément, et même pas mal – Moi? non, pas moi… je suis metteur en scène, "pas" comédien… Maria Déi, non… (ceci, pas comédien, dans MA version officielle, bien sûr – à bon entendeur, salut!).
 
 
° : Alors là, c’est "pure merveille" chez l’amateur, en théâtre, de répondre par un élément qui se situe plus loin dans le texte… "beh oui, paceke pâche sandizze, au quatrième ack’ le personnache il meurd tiens da!" dit-il, sûr de son fait, dû à son génie de l’anticipation par lecture (c’est bien, au moins il a lu le texte, lui… c’est pas toujours le cas, rendons humblement à César ce qui appartient à la conserve pour chien!)… "Ah bon, tu sais à l’avance, quand tu vas traverser (oh oui traverse!!!) que tu vas te faire gnôler par le tram… hum… le personnage, pas!". Quand l’amateur à compris cela… il a peur des trams, mais soit, c’est "hors le théâtre" ce n’est pas bien grave, allez!.
* : A l’exception de ce titre (roman), les autres titres cités sont des titres de pièces (j’ai dit "pièces"… pas "spectacles"…).
** : Remercions l’ami "Pierrot", pour avoir bien voulu (si!) être notre exemple type du comédien amateur qui se pose des questions, non sans humour aussi : qu’il en soit dignement remercier. Sans rancune, parfois t’y arrives, allez!. Faut juste y croire, et bosser dur!.
 
 
Ref (dont est tiré l’extrait "Sujet", et l’extrait "Dalila"ndlr): Bernard-Marie Koltès "Roberto Zucco – suivi de Tabataba – Coco" – Théâtre ; Les Editions de Minuit (12 €) – format poche.
Ref : Bernard-Marie Koltès "Quai ouest" – Théâtre ; Les Editions de Minuit (12€) – format poche.
 
Les photos : La gamine : Adriana ; Le commissaire : Arieh ; Le frère : Zaïre ; L’inspecteur : Patrick.
Travail INSAS sous la direction d’Isabelle Pousseur ; assistant sur "Dalila" : Rémi.
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