A few words from Ismaïl Kadaré : « Prométhée »

Le retour de cette chronique, avec aujourd’hui un texte court (complet) d’Ismaïl Kadaré, écrivain albanais ayant quitté l’Albanie pour la France au début des années 90. Je ne suis pas mécontent de vous le proposer en lecture, puisque ce texte faisait partie (dés)intégrante du spectacle de création "Violence Ornithorynque"* monté il y a maintenant un peu plus de trois ans ; travail de collaboration entre Caspar Langhoff et moi-même, sous la direction pédagogique d’Armel Roussel à l’INSAS (il y avait entre autres textes, ceux de Caspar bien sûr et ses choix d’extraits de "Maüser" de Heiner Müller que j’interprétais plus mes nombreuses "impromptues", et des écrits de Pinter, Arrabal, Yves Simon, Gagarine (eh oui!), Zweig…). Tout ça pour vous dire que ce texte était interprété par Caspar, à qui j’avais donné comme "consigne" de "conter" ce texte au public, tout en interprétant une danse folklorique d’inspiration albanaise assez lente… Dit par l’Aigle (au "je"), par ironie certes, mais aussi parce qu’il est celui qui connaît le mieux Prométhée, et jusque dans sa trippe, et qu’ils sont suffisamment "intimement liés" pour qu’il puisse se permettre de lui fienter à la tête, lol!.
 
  Donc, ici ce texte "Prométhée" sous titré – et c’est important : "Dédié à tous les vrais révolutionnaires", tout un programme, et à méditer!
 
"Prométhée"
Dédié à tous les vrais révolutionnaires
 
"Depuis trois jours déjà, l’aigle ne venait pas, comme à l’accoutumée, lui manger le foie. Pour la première fois depuis dix mille ans, ses terribles souffrances ne le tourmentaient pas. Son corps, appuyé au rocher connut le repos. Il avait sommeil. Quelqu’un était intervenu auprès de Zeus, pensa-t-il avec indifférence.
 
Le quatrième jour, il sentit, dans son flanc, son foie qui grossissait et devenait pesant. A la place où s’enfonçait le bec de l’aigle, il sentait maintenant une masse amorphe, calme et confortable qui grossissait petit à petit et s’étalait sur son corps. Ses muscles, tendus chaque jour par la souffrance, s’amolissaient, se relâchaient comme gagnés par le sommeil.
 
Que se passe-t-il? se dit-il, le cinquième jour, comme au sortir d’un mauvais rêve. Où est l’aigle? Pourquoi ne vient-il pas? Son foie avait beaucoup gonflé maintenant, et il pendait de son corps telle une belle et douce éponge**.
 
Le sixième jour, il sentit que son foie était tranquillement en train de le recouvrir tout entier. Si l’aigle ne vient plus, je vais mourir, se dit-il, plein de ressentiment. Il sentit qu’il allait mourir de bien-être. De toute sa vie il n’avait jamais accepté aucun compromis. Bien des gens avaient voulu le réconcilier avec Zeus, mais il avait accueilli leurs ouvertures avec mépris.
– Qui a osé encore intervenir pour moi? rugit-il.  Mais alentour il n’y avait personne pour l’entendre. Tout à côté, un petit morceau de brouillard passait doucement. Plus loin, il pleuvait.
 
Le septième jour, il lui sembla voir, au loin, approcher les ailes de l’aigle. Mais ce n’était pas l’aigle. C’était un avion de transport qui volait lentement au-dessus des montagnes.
Il laissa pendre sa tête sur sa poitrine et attendit dédaigneusement la mort. Mais, à l’instant où ses yeux allaient s’éteindre, il distingua loin, très loin, entre deux nuages, une petite tache qui approchait et grossissait continuellement. Il leva la tête, tendit ses muscles et attendit le terrible coup de bec. Quand il s’enfonça, comme d’habitude, d’un coup lourd et sourd dans son foie gonflé, il se dit : Je suis sauvé.
 
Des nuages pesants et noirs passaient au-dessus de lui, telles des corbeilles géantes remplies de vapeur, de fracas et d’électricité".
 
Voila, et Kadaré a beaucoup d’humour… et comme s’est écrit aussi avec beaucoup de talent et quelque ironie, c’était, au-delà du texte, une scène assez drôle et qui disait bien ce qu’elle voulait dire : "le combat n’est pas terminé contre la tyrannie, la grande – et la petite aussi, de la petite bourgeoisie propriétaire ou commerçante" (tiens on dirait les slumbs!!! mais divins, ceux-ci, dans l’avant cour des Dieux!).
 
 
Vous vous rappelez, cette phrase, si belle de lui (les débuts de cette chronique!) que je vous la redonne (Tirée de"La ville du Sud") :
 
"A ce moment, ses yeux cendrés me parurent deux ruines miraculeuses".
 
* : "Violence Ornithorynque" est né de la contraction(sic) du projet de Caspar : "Maüser", de Müller (où j’étais comédien) ; ainsi que de mon projet de mise en scène et jeu (seul!) intitulé "Terra Interruptus – Coït Incognita"(re-sic). On s’a bien amusés!..
** : Prométhée mourir comme un bourgeois-en-croûte… Zeus ne le permettrait tout de même pas! Si? – Nan!.
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