A few words from Stefan Zweig : Lettre à R. Rolland, 21 nov. 1927

Petite semaine "Stez". Dans des catégories différentes, ici une lettre, ici un article et là un extrait… Aujourd’hui, le mode épistolaire (Zweig est un redoutable epistolero héhéhé!). Lettre intéressante sur l’Allemagne "en crise" de 1927, de l’exploitation des "masses laborieuses", face à une certaine luxuriance. "Epoque de transition" écrit-il… je continue d’affirmer, et n’aurai de cesse de le marteler jusqu’au dégoût, que la situation "sous nos pieds et sur nos têtes" est "exact le même". C’est ici une lettre à Romain Rolland, écrivain et pacifiste, ami proche de Zweig. Lettre écrite en français, comme toujours dans sa correspondance à Rolland. La lettre est assez longue, j’éluderai un ou l’autre passage d’ordre plus privé ou général, pour ne garder (et c’est beaucoup) que le rapport à l’actualité, à son rapport au monde et ici, plus précisément à l’Allemagne.
Salzbourg 21 nov. 1927
 
Mon cher ami, je reviens d’Allemagne où j’ai donné une série de conférences. Mais c’était mon "Chant du cygne". Je ne veux plus me gaspiller dans ces voyages fatiguants où l’on rencontre des centaines de personnes sans pouvoir causer réellement avec une seule. (…).
 
Etonnant, l’impression de l’Allemagne. Force énorme, richesse inouïe. Théâtres, conférences, cinémas, dancings, tout rempli à craquer. On achète des livres, des tableaux, on bâtit comme jamais. On se croit en Amérique, pays d’or. Alors on commence à s’intéresser à ce phénomène, curieux pour un peuple vaincu. Et on découvre qu’ils travaillent non comme des forçats mais comme des fous. Dix heures, douze heures par jour, ce n’est rien. Et le dernier employé comme le chef, tous également. Et second phénomène qui explique cette richesse : la paye misérable des employés. C’est tout simplement terrible comme on abuse du fait que ce pays est congestionné, rempli de millions d’hommes qui veulent travailler à tout prix. C’est une sorte de folie et nous craignons tousque cela fomente de graves inconvénients. Jamais un peuple n’a été tellement trompé après une révolution, les industriels sont plus maîtres aujourd’hui qu’autrefois Guillaume II. Ils sont rentrés dans le panneau avec une stupidité incroyable et gagnent moitié moins que sous l’empire pendant que les gains des classes riches ont quadruplé. Et admirable non seulement l’intensité mais aussi l’intelligence de ce travail. Ils font vraiment même de Berlin une belle ville! Jamais je n’ai vu un élan semblable à celui de Berlin en ce moment, et les américains eux-mêmes sont ébahis. Tout cela serait admirable si ce n’était pas aux frais de millions de gens qui ruinent leur corps et leur esprit par ce surplus de travail. Et puis, quand dans quelques années cette force de l’Allemagne sera visible!! Espérons que l’alliance avec la France se fasse vraiment, jamais je n’ai eu un tel frisson de peur qu’en pensant à un conflit européen ; comme c’est stupide d’occuper avec des soldats un mince territoire en Rhénanie pendant que tout le corps de ce pays se raidit et se remplit de forces.
Nous vivons dans un temps de transition comme aucune époque peut-être : vraiment, si on ne peut écrire tout cela dans un roman (et je n’ai pas la force d’embrasser des problèmes aussi larges) il faudrait noter tout chaque jour. Il faut témoigner en détail au moins*. Notre littérature est bien loin de pouvoir retenir tous ces phénomènes, bien que le niveau international n’ait jamais été aussi élevé dans le roman. Les américains avec Dos Passos, Sinclair Lewis, (Théodore ndlr) Dreiser donnent des exemples d’observation et nos européens suivent bien. Comme la vie est intéressante. (…) Je vous écrirai bientôt une autre lettre! Fidèlement, votre
Stefan Zweig
 
Duhamel** est à Leipzig pour des conférences. Il voyage trop vite pour pouvoir bien observer. Les français ne savent rien de ce qui se passe maintenant en Allemagne.
 
Voila, des chômeurs par millions, d’autres qui se sentent obligés de travailler plus que de nature humaine (stress, vous avez dit stress); financiers plus puissants que Crésus ; célébrations gransdiloquentes en tout genre : l’Europe de today est bien à l’identique de l’Allemagne d’hier… Et la guerre elle se fait contre le peuple, au dela de toutes couleurs et origines. Notons, notons.
 
Et travailleurs : travaillez à faire perdre de l’argent aux patrons (sabotez, déteriorez, sous régimez, cassez le rythme et l’outil, détournez, envoyez à gauche ce qui doit aller à droite (héhé)…volez même tiens!), c’est là que ça les touche… Peuple actuel qui "travaille comme bête de somme" : les Etats Unis, plus guerriers que jamais… bizarre..?
 
Ref : Stefan Zweig "Correspondance 1920-1931" – collection Biblio du Livre de Poche N°3415 (entre 8 et 10€). Défaut du bouquin : seulement les envois, pas les lettres reçue ou les réponses… dommage.  Lettres à Rolland, Sigmund Freud, Schnitzler, etc… très intéressant.
 
* Ils existent : von Horvath, Klaus et Heinrich Mann pour la société et les masses ; Hermann Hesse aussi du point de vue du malaise de l’individu.
** Duhamel, Georges. Médecin et écrivain français, qui a écrit le très remarquable, et jamais je n’ai lu sur la première guerre un livre plus humain et par là plus dur encore, "Civilisation", prix GONCOURT 1918, sur son expérience de médecin sur le front et plus particulièrement les tranchées (des extraits bientôt!!!).
 
Demain : extrait de ses journaux (rationnement du pain, 1915; à Vienne – et son rapport à la bourgeoisie).
 
Wikipedia : (Zweig est déja repris dans d’autres billets!)
 
  Une citation de Duhamel (tirée de "Civilisation" – un livre terrible, vraiment!) :
 
"Si la civilisation n’est pas dans le coeur de l’homme; eh bien! elle n’est nulle part".
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