Thema « Loup des steppes » (2/9) – Hermann Hesse

Ce qui est marquant dans cette oeuvre, outre la qualité d’écriture habituelle de Hesse, c’est la construction du récit sur plusieurs niveaux de narration. Je m’explique : notre "loup" est décrit successivement par plusieurs "intervenants" ; la "préface de l’éditeur", qui nous narre le personnage d’Harry Haller sur base des écrits qu’il a laissé ;  ainsi qu’à travers le regard du neveu de sa logeuse. Ensuite le récit au "il y avait une fois un nommé Harry…" que j’ai plaisir à imaginer écrit par le loup, sous forme de traité du loup des steppes, étude de cas. Le manuscrit ensuite, par opposition, de la main de Harry au "je" ; situation du "je" qu’il multiplie par les multiples de lui (par ex. Hermine, son double féminin), sans oublier les dévers du récit via les personnages de Goethe, Mozart avec qui, au sein du théâtre magique diriger par "Pablo" figure kaléidoscope, magique, du clown, bourreau voire du psychanalyte, il est amené à dialoguer (soliloquer?).
 
D’un point de vue théâtral, c’est d’un intérêt sensible et un défi dramaturgique passionnant. Mais l’écriture de Hesse, par delà l’idée de "Théâtre magique" qu’il nous propose nous ouvre toutes les portes de la théâtralité où s’engouffrer à plaisir… Dont acte. L’écriture et les thèmes ont pas pris une ride!
 
  (Image Andy Warhol) Allez, traité du loup des steppes. Assez cynique héhé (bref drôle, intelligent et bien évidemment subversif…), et déjà l’élément "magique" (psychanalytique?) récurrent dans les oeuvres postérieures au "Loup des steppes". Ou quand Hesse s’amuse de lui, et de nous lecteurs, voir spectateurs ou auditeurs, selon le rapport à la narration établi. Oyez braves gens… (bourgeois s’abstenir, attention!)
 
TRAITE
DU
LOUP DES STEPPES
 
Seulement pour les fous
 
Il y avait une fois un nommé Harry, au sobriquet de Loup des steppes. Il marchait sur deux jambes, portait des vêtements et était un homme, bien qu’au fond, il ne fût quand même qu’un loup des steppes. Il avait appris bien des choses comme peuvent en apprendre les gens sensés, et c’était un homme assez intelligent. Mais ce qu’il n’avait pas appris, c’est à être content de lui-même et de sa vie. Cela, il ne le pouvait pas, il était un mécontent. Probablement parce qu’au fond de son coeur il savait (ou croyait savoir) qu’en réalité il n’était pas du tout un homme, mais un loup de la steppe. Que les gens compétents essaient d’établir si jadis, avant même sa naissance, il avait été ensorcelé et transformé par magie de loup en homme , ou si, né parmi les humains, il avait été doué d’une âme de loup, ou enfin si cette conviction d’être un loup n’était chez lui qu’une maladie et une hallucination. Il est possible, par exemple, que cet homme ait été, dans son enfance, sauvage, indomptable, désordonné, que ses éducateurs se soient éfforcés de détruire la bête en lui, et par là, précisément, lui aient donné la certitude qu’il n’était qu’une bête dissimulée sous un mince vernis d’éducation et d’humanité. On pourrait en discourir longuement et curieusement, et même écrire des livres là-dessus ; le Loup des steppes ne s’en trouverait pas  mieux, car il lui était bien égal de savoir si le loup lui avait été incorporé par sorcellerie ou à coups de trique, ou s’il n’était qu’une hallucination de son âme. Il se moquait parfaitement de ce qu’en pensaient les autres, et lui-même, il s’en moquait bien, puisque rien de tout cela n’arriverait à extirper le loup de son être.
 
Donc, le Loup des steppes avait à la fois une nature humaine et une nature de fauve, tel était son destin, et il se pourrait bien que ce destin ne ne fût ni si singulier ni si rare. Il existe bon nombre d’hommes qui ont en eux quelque chose du chien ou du renard, du poisson, ou du serpent, sans pour cela subir des difficultés particulières. Chez ceux-là, l’homme et le renard, l’homme et le poisson vivent côte à côte ; aucun ne fait souffrir l’autre, au contraire, ils s’entraident même ; certains hommes dont on envie la destinée doivent leur bonheur au singe ou au renard qu’ils recèlent plutôt qu’à l’être humain. C’est une chose bien connue de tous. Chez Harry, par contre, l’homme et le loup ne cohabitaient pas paisiblement, et, bien loin de s’entraider, menaient perpétuellement entre eux une lutte à la vie et à la mort ; l’un ne vivait que pour faire enrager l’autre, et, lorsque deux êtres, dans le même sang et la même âme, se haïssent mortellement, ce n’est pas une existence heureuse. Enfin! tout homme à son destin, et aucun n’est facile.
 
Notre loup des steppes avait donc la conscience, comme c’est le cas chez tous les êtres mixtes, d’être tantôt un loup, tantôt un homme ; mais, lorsqu’il était loup, l’homme veillait en lui, spectateur et juge ; et, lorsque il était un homme , le loup observait à son tour. Par exemple, quand Harry l’homme avait une belle pensée, éprouvait une sensation noble et raffinée ou accomplissait ce qu’on est convenu de nommer une bonne action, le loup, au-dedans de lui, montrait les dents, éclatait de rire et lui prouvait avec une raillerie cinglante le ridicule de toute cette grandiloquente comédie jouée par un fauve, un carnassier, qui, au fond de son coeur, savait exactement ce qui lui convenait : courir, solitaire, la steppe, se gorger de sang de temps en temps ou traquer une louve. Ainsi, vue par le loup, toute action humaine devenait férocement comique et maladroite, stupide et outrecuidante. Mais il en était de même quand Harry sentait et se conduisait en loup, quand il montrait les dents, quand il éprouvait une haine et une aversion mortelle envers tous les hommes, leurs moeurs et leurs manières hypocrites. A ce moment-là, ce qui veillait, c’était sa partie humaine ; elle observait le loup, le traitait de brute et d’animal et lui empoisonnait toutes les joies de sa nature de fauve, simple saine et sauvage.
 
Tel était le sort du Loup des steppes, et l’on peut facilement s’imaginer que la vie de Harry n’était pas précisément agréable. Ce qui ne veut pas dire qu’il ait été tout particulièrement malheureux (bien que lui-même en fût persuadé, car chacun de nous tient lui-même ses souffrances pour les plus cruelles de toutes). C’est une chose qu’on ne devrait dire de personne. Même celui qui n’a pas de loup en lui n’est pas forcément heureux. Cependant la vie la plus douloureuse à encore ses heures ensoleillées et ses petites fleurs de bonheur parmi le sable et les pierres. Il en était ainsi pour le Loup des steppes. La plupart du temps, on ne saurait le nier, il souffrait et pouvait aussi faire souffrir les autres, notamment ceux qui l’aimaient et qu’il aimait. Car tous ceux qui lui donnaient leur amour ne voyaient d’ordinaire en lui qu’un seul côté. Certains l’aimaient comme un homme fin, personnel et intelligent, et se montraient horrifiés et déçus quand ils découvraient en lui le loup. Mais ils ne pouvaient faire autrement que le découvrir parce que Harry, comme tout être, désirait qu’on l’aimât tout entier et ne voulait pas camoufler ni truquer le loup, surtout aux yeux de ceux à l’amour desquels il tenait le plus. Mais d’autres, justement, aimaient en lui le fauve , l’essence libre, sauvage, indomptable, dangereuse, puissante, et ceux-là, à leur tour, subissaient le désappointement le plus cuisant, quand le loup farouche et furieux se trouvait encore, par dessus le marché, être un homme, quand il éprouvait la nostalgie de la tendresse et de la douceur, qu’il voulait entendre Mozart, lire des vers et nourrir un idéal humain. Ceux-là, pour la plupart, étaient les plus déçus et les plus irrités, et c’est ainsi que le Loup des steppes empoisonnait de sa dualité et de sa disparité tous les destins qu’il frôlait. 
 
Celui qui croit maintenant connaître Harry et s’imaginer sa vie lamentable et déchirée se trompe cependant, car il est encore loin de tout savoir. Il ignore qu’il y avait chez lui (car il n’y a pas de règle sans exceptions, et un seul pêcheur, parfois, est plus cher à Dieu que quatre-vingt-dix-neuf justes) d’exceptionnels instants de bonheur et qu’il lui arrivait de sentir, de penser, de humer en lui l’homme ou le loup pur et entier, et que, parfois même, à de rares heures, tous deux faisaient la paix et vivaient en amour ; non pas que l’un dormait tandis que l’autre veillait ; non, ils s’encourageaient et se complétaient mutuellement.
 
Dans la vie de cet homme , comme partout au monde, le quotidien, l’accoutumé, l’admis et le régulier ne paraissaient  quelquefois exister que pour cesser d’être, pour vivre, ça et là, la durée d’une pause brève, pour éclater et faire place à l’extraordinaire, au miracle et à la grâce. Ces heures rares de bonheur arrivaient-elles à compenser et adoucir le sort pitoyable du Loup des steppes, de sorte que douleur et félicité s’équilibraient en fin de compte? Peut-être même ce bonheur fugace, mais intense, absorbait-il toutes les souffrances et laissait-il un surcroît? Ce sont là de ces problèmes sur lesquels les oisifs peuvent ratiociner à loisir. Le Loup lui-même les ressassait souvent en ses jours désoeuvrés.
 
A cela, il faut encore ajouter une chose. Il existe un assez grand nombre de gens de la même espèce que Harry ; beaucoup d’artistes notamment appartiennent à cette catégorie. Ces hommes ont tous en eux deux âmes, deux essences ; le divin et le diabolique, le sang maternel et le sang paternel, le don du bonheur et le génie de la souffrance coexistent et inter existent en eux aussi haineusement et désordonnément que le loup et l’homme en Harry. Ces êtres-là, dont la vie est des plus inquiète, éprouvent parfois, éprouvent parfois à leurs rares instants de joie une si indicible beauté et intensité, l’écume du moment jaillit si haut et si aveuglante au-dessus de la mer de souffrance que ce bonheur éclatant et bref, en rayonnant effleure et séduit les autres. C’est ainsi que naissent, écume éphémère et précieuse au-dessus de l’océan des douleurs, toutes ces oeuvres d’art par lesquelles un seul homme qui souffre s’élève si haut, pour une heure, au dessus de son propre sort que sa félicité rayonne comme un astre et, à tous ceux qui la voient, apparaît comme une éternité, comme leur propre rêve de bonheur. Tous ces hommes, quels que soient les noms que portent leurs actes et leurs oeuvres, n’ont pas, au fond, de vie proprement dite ; leur vie n’est pas une existence : elle n’a pas de forme, ils ne sont pas héros, artistes ou penseurs, de la même façon dont d’autres sont juges, médecins, professeurs ou cordonniers ; leur vie est un mouvement, un flux éternel et poignant, elle est misérablement, douloureusement déchirée et apparaît insensée et sinistre, si l’on ne consent pas à trouver son sens dans les rares émotions, actions pensées et oeuvres qui resplendissent au-dessus de ce chaos. C’est parmi les hommes de cette espèce qu’est née l’idée horrible et dangereuse que la vie humaine tout entière n’est peut-être qu’une méchante erreur, qu’une fausse-couche violente et malheureuse de la Mère des générations, qu’une tentative sauvage et lugubrement avortée de la Nature. Mais c’est aussi parmi eux qu’est née cette autre idée, que l’homme n’est peut-être pas uniquement une bête à moitié raisonnable, mais un enfant des dieux destiné à l’immortalité.
 
  Voila, long extrait, très malin qui des défauts du loup nous fait glisser sans fard vers la véritable médiocrité : celles des gens banals, communs, ennuyeux… bref bourgeois, mais ça c’est pour l’extrait de demain, à chaque jour suffit sa ration de son…
 
Premier roman existententialiste? On le dit…
 
Ah oui, avant que j’oublie : fait gaffe à l’Ornithorynque des steppes (graouhh) – là aussi, le loup est gagnant (férocement comique!), d’essence libre…
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