Thema « Loup des steppes » (5/9) – Hermann Hesse

Seconde partie et suite du "Manuscrit de Harry Haller", de ses tribulations à l’Aigle Noir, auberge où notre loup suicidaire Harry rencontre Hermine ; double féminin qui vit de ce que lui rejette ; en gros les plaisirs qui échappent à l’Esprit et l’intelect (ça rime avec politiquement correct… fait gaffe!).
 
Nous laissions donc Harry à la constatation que rien n’est simple, puisqu’il n’a jamais appris à danser…
 
  Vous débarquez? Lisez l’article précédent (thema 4/8) pour la 1ere partie…
 
La belle fille sourit de ses lèvres rouge sang et secoua sa tête ferme, coiffée à la garçonne. En la regardant, je crus m’apercevoir qu’elle ressemblait à Rose Kreisler, la première jeune fille dont, adolescent, je m’étais épris, mais Rose était, je m’en souvenais, brune et hâlée. Non, je ne savais pas qui elle me rappelait, cette étrangère, sinon quelqu’un de ma prime jeunesse, de mon adolescence.
 
"Tout doux, fit-elle, tout doux. Alors, tu ne sais pas danser? Du tout? Pas même un one-step? Et, avec ça, tu affirmes que tu t’es donné dans la vie Dieu sait combien de peine! Eh bien, tu as menti, mon petit! A ton âge, tu ne devrais plus le faire! Comment, tu oses dire que tu t’es donné du mal dans la vie, quand tu ne sais même pas danser?
– Mais puisque je ne peux pas! Je ne l’ai jamais appris.
– Mais tu as appris à lire et à écrire, hein, et aussi à compter, et sûrement le latin et le français, et toutes sortes de choses? Je parie que tu as traîné à l’école dix ou douze ans, que tu as fait des études par-dessus le marché et que tu as un titre de docteur et que tu connais l’espagnol et le chinois? Ose dire que ce n’est pas vrai! Mais le petit bout de temps et d’argent pour un cours de danse, ça t’a toujours manqué, hein?
– Ce sont mes parents, me justifiai-je. Ce sont eux qui m’ont fait apprendre le latin et le grec et tous ces trucs-là. Mais ils ne m’ont jamais fait apprendre à danser ; chez nous, ce n’était pas la mode, mes parents eux-mêmes n’ont jamais dansé".
Elle me regarda froidement, pleine de mépris et, de nouveau dans son visage, quelque chose parla qui me rappelait ma première jeunesse.
"Tiens, tiens, c’est la faute de tes parents! Leur as-tu demandé, par hasard, si tu pouvais venir ce soir à l’Aigle-Noir? L’as-tu fait? Réponds, mais réponds donc! Tu dis qu’ils sont morts depuis longtemps. Eh bien, alors? Si tu n’as pas voulu apprendre à danser dans ta jeunesse par pure obéissance — soit! bien que je ne croie pas que tu aies été un petit garçon modèle, toi! Mais plus tard? Qu’as-tu fais plus tard, pendant toutes ces années?
– Ah! avouais-je, je ne le sais plus moi-même. J’ai étudié, j’ai fait de la musique. J’ai lu des livres, j’ai écrit des livres, j’ai voyagé.
– Drôles de vues que tu as sur la vie! Ainsi, tu as toujours fait des choses difficiles et compliquées, et les choses simples, tu ne les as jamais apprises? Pas le temps? Pas envie? Comme tu voudras! Dieu merci, je ne suis pas ta mère. Mais, après ça, faire comme si tu avais essayé de tout, et que rien ne t’ait réussi, non, pas de ça, mon petit!
– Ne me grondez pas! priai-je. Je le sais bien, allez, que je suis fou.
– Taratata! Chansons que tout ça! Tu n’es pas fou le moins du monde, monsieur le professeur, tu es même beaucoup moins fou qu’il ne le faudrait, à mon goût. Tu es bêtement intelligent, à la façon des vrais professeurs. Allons, prends encore un sandwich. Après ça, tu me raconteras autre chose".
Elle fit apporter un autre sandwich, y mit un peu de sel, un peu de moutarde, en coupa un petit morceau pour elle-même et m’ordonna de manger. Je mangeai. J’aurais accompli tous ses ordres, tous, excepté celui de danser. Cela me faisait un bien inouï d’obéir, d’être assis près de quelqu’un qui me questionnait m’ordonnait, me grondait. (…)
" Dis donc, comment t’appelles-tu? demanda-t-elle tout à coup.
-Harry.
– Harry? Un nom de gosse! D’ailleurs, tu n’es qu’un gosse, Harry, malgré ces petits bouts de taches grises dans tes cheveux. Tu es un gosse, et il te faut quelqu’un qui s’occupe un peu de toi. Je ne parle pas de danse pour le moment. Mais comme te voila peigné! Tu n’as donc pas de femme, pas de maîtresse?
– Je n’ai plus de femme, nous sommes divorcés, j’ai bien une maîtresse, mais elle n’habite pas ici. Je ne la vois que rarement, nous ne nous entendons pas très bien".
Elle sifflota doucement entre ses dents.
" Tu me parais un monsieur plutôt compliqué, puisque aucune femme ne reste avec toi (…).
"(…) Mais, parce qu’il n’est qu’un gosse, il court à la maison et il a envie de se pendre. J’ai bien compris ton histoire, Harry. C’est une drôle d’histoire. Elle me fait rire. Halte, ne bois pas si vite! On boit le bourgogne à petites gorgées, autrement il échauffe trop. Mais, à toi, il faut tout te dire, gosse que tu es’".
Son regard était sévère comme celui d’une gouvernante de soixante ans.
"Oh! oui, demandai-je, content, dites-moi tout.
– Que faut-il te dire?
– Tout ce que vous voudrez.
– Bon, alors je te dirai une chose : depuis une heure tu m’entends te tutoyer et tu me dis encore vous. Toujours du grec et du latin, toujours ce qu’il y a de plus compliqué! Quand une femme te tutoie et qu’elle ne te dégoûte pas, tutoie-la aussi. Et d’une! Voilà déjà une chose que tu viens d’apprendre. Deuxièmement : depuis une bonne demi-heure, je sais que tu t’appelles Harry. Je le sais parce que je te l’ai demandé. Mais toi, tu n’as aucune envie de savoir mon nom.
– Oh! si, j’aimerais bien le connaître.
– Trop tard, mon petit! Un jour, on se reverra, et tu me le demanderas. Aujourd’hui, je ne le dirai plus. Voila! Maintenant, je veux danser".
Comme elle faisait mine de se lever, je sentis soudain mon élan retomber, j’eus peur qu’elle ne partît et me laissât seul, et que tout ne redevînt comme avant. Telle une rage de dents passagèrement calmée qui revient et brûle comme du feu, la crainte et la terreur revenaient de nouveau. Oh! Dieu avais-je donc pu oublier ce qui m’attendait? Y avait-il donc quelque chose de changé?
" Arrêtez, suppliai-je, ne partez… ne pars pas Bien entendu, tu peux danser tant que tu voudras, mais ne m’abandonne pas pour longtemps, reviens, reviens!".
Elle se leva en riant. Je l’avais crue plus grande, elle était svelte, mais point élancée. De nouveau, elle me rappela quelqu’un ; mais qui? C’était introuvable (…).
 
   Demain, on s’avancera plus loin dans la rencontre Harry/Hermine.
Publicités

Une réflexion sur “Thema « Loup des steppes » (5/9) – Hermann Hesse

  1. Au premier billet, j’indiqiuais qu’il existait un film "der Steppenwolf" ; il en existe un sur le marché (de 1974). Mais je pense qu’il en existe une version "d’époque" (entre 1927-1930 par-là), qui elle serait proté"gée de droit, enfermée dans un coffre… je me renseigne auprès du Museo Hermann Hesse. Les droits sont-ils tombvés sur l’oeuvre? Les droits, pour le théâtre en tout cas sont durs à obtenir ; en tout cas en 2000-2001 (je n’ai pas pu appeler ma pièce et adaptation "Le loup des steppes" ; mais "Tout le mode n’entre pas, seulement pour les fous"… Légal?
     
     infos : http://cinema.luxweb.com/fiche.php?idfilm=717

What did you say ???

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s