Thema « Loup des Steppes » (7/9) – Hermann Hesse

C’est pas que je sois Hermine-maniac, mais elle prend de la place dans "Le manuscrit de Harry Haller" ; donc nous retrouvons Harry confronté joyeusement à son double féminin (qui vit des hommes comme Hermann vit de ses lecteurs – ah! cette prostitution qu’être artiste…) à qui il a décidé d’obéir, promis d’obéir…
 
 Extrait, avec des passages d’une grande évocation poétique, j’en frissonne…
 
(…) " Tu dois tenir parole, mon petit, c’est moi qui te le dis, ou bien tu le regretteras. Tu recevras de moi bien des ordres et tu les exécuteras, des ordres charmants, des ordres agréables et tu seras heureux d’y obéir. Et, à la fin, tu accompliras mon dernier ordre, Harry.
– Je l’accomplirai, dis-je, à moitié sans le vouloir. Quel sera ton dernier ordre?".  Je m’en doutais déjà. Dieu sait pourquoi.
 
Elle tressaillit comme sous un souffle froid et parut lentement s’éveiller de son absorption. Ses yeux ne me délivraient pas. Elle devint soudain encore plus sombre.
" Il serait plus intelligent de ma part de ne pas te le dire. Mais je ne veux pas être intelligente, Harry, pas cette fois-ci. Je veux tout autre chose. Attention, écoute-moi. Tu l’entendras, tu l’oublieras, tu en riras, tu en pleureras. Attention, mon petit. Je veux jouer avec toi la vie et la mort, frère, et je veux, avant même de commencer le jeu, te montrer mes cartes".
 
Qu’il était beau, son visage, qu’il était supraterrestre, quand elle le disait! Une tristesse omnisciente flottait, claire et froide, au fond de ses yeux, qui semblaient avoir souffert toutes les souffrances inimaginables et leur avoir dit oui. Les lèvres parlaient péniblement, entravées, comme on parle quand on a le visage raidi par un grand froid ; mais, entre les lèvres, aux commissures, sur la pointe fuyante de la langue qui ne se montrait que rarement, se jouait, par contraste avec avec la voix et le regard, une sensualité douce et exquise, un fervent désir de volupté. Un petit frison tombait sur le front calme et lisse, et, de ce coin de peau affluait, de temps en temps, comme un souffle vivant, cette onde de ressemblance virile, de magie hermaphrodite. Je l’écoutais, apeuré et pourtant comme assoupi, comme à demi absent.
 
"Je te plais, disait-elle, pour la raison que je t’ai donnée ; j’ai brisé ta solitude, je t’ai saisi tout juste sur le seuil de l’enfer et je t’ai réveillé. Mais je veux de toi plus que cela, beaucoup plus. Je veux te rendre amoureux de moi. Non, ne me contredis pas, laisse moi parler. Je te plais beaucoup, je le sens, et tu m’es reconnaissant, mais tu n’es pas épris. Je ferai en sorte que tu le sois, c’est mon métier ; c’est de cela que je vis – savoir rendre les hommes amoureux de moi. Pourtant, sache que, si j’agis ainsi, ce n’est pas que je te trouve si désirable. Je suis aussi peu amoureuse de toi, Harry, que tu l’es de moi. Mais j’ai besoin de toi comme tu as besoin de moi. Je te suis indispensable en ce moment, parce que tu es désespéré et qu’il te faut une secousse qui te jette à l’eau et te redonne la vie. Tu as besoin de moi pour apprendre à danser, à rire, à vivre. Moi, j’ai besoin de toi, pas aujourd’hui, plus tard, et c’est aussi pour quelque chose de très grave. Quand tu seras amoureux, je te donnerai mon dernier ordre, et tu m’obéiras, et ce sera bien pour toi et pour moi".
 
Elle souleva légèrement dans le vase une des orchidées brun-mauve, veinées de vert, pencha un instant son visage sur elle et regarda fixement la fleur.
" Ce ne sera pas facile, mais tu le feras. Tu exécuteras mon ordre et TU ME TUERAS. C’est cela. Ne m’en demande pas plus". 
 
Les yeux encore fixés sur l’orchidée, elle retomba dans le silence, son visage se détendit, s’élança hors de la tension et de la gravité comme un bouton de rose qui éclot, et un sourire délicieux envahit ses lèvres, tandis que le regard restait encore un instant immobile et figé. (…)
 
J’avais distinctement entendu, mot pour mot, son discours sinistre, j’avais même deviné son "dernier ordre" avant qu’elle l’eût prononcé, et le "Tu me tueras" ne m’avait pas fait peur. Tout ce qu’elle me disait m’apparaissait persuasif et prédestiné, je l’acceptais sans résistance, et cependant, malgré la gravité lugubre avec laquelle elle parlait, cela ne me semblait pas entièrement réel et sérieux. Une partie de mon âme buvait ses paroles et y avait foi, une autre hochait la tête avec bienveillance et se disait que cette Hermine, si saine, si sûre, si intelligente possédait donc, elle aussi, ses fantaisies et ses vagues à l’âme crépusculaires. A peine avait-elle prononcé le dune bouchée de ma fourchette. Sois sans crainte, petit garçon modèle, je ne te compromettrai pas. Mais, si tu as besoin pour ton plaisir de la permission des autres, tu n’es vraiment qu’un pauvre type!".ernier mot qu’une brume d’irréalité et d’inefficacité voila toute cette scène.
Néanmoins, je n’étais pas capable de retourner d’un saut, avec la légèreté acrobatique d’Hermine, dans le réel et la vraisemblable.
"Je te tuerai donc un jour?". demandai-je, rêvassant doucement, tandis qu’elle riait déjà et découpait avec zèle son caneton.
"Naturellement, fit-elle à la légère, n’en parlons plus, il est temps de dîner. Harry, sois gentil et commande-moi encore de la salade verte! Tu n’as donc pas d’appétit?  Je crois qu’il faut t’apprendre tout ce qui est naturel chez les autres, même le plaisir de bien manger. Tient, petit, ça c’est une cuisse de caneton, et, quand on détache de l’os la belle viande claire, on sent que c’est la fête et on à l’eau à la bouche ; on est plein d’une attente émue et reconnaissante comme lorsqu’on déshabille pour la première fois sa maîtresse. M’as-tu compris? Non? Que tu es bête! Attention, je vais te donner un petit bout de cette belle cuisse, tu vas voir. Là, ouvre la bouche… Oh! le monstre! Voilà-t-il pas qu’il louche du côté des autres pour s’assurer qu’on ne l’a pas vu accepter
 
Voila pour en finir – textuellement – avec Hermine… Avec Harry, pas. Ceci dit "Miroir, miroir, dis moi qui est le plus loup…", ils me font bien rire, ouais. Et que la femme nourrisse la bête de canard en mangeant de la salade verte, voyez l’image, c’est impayable – mais si!.
 
  Demain, "les immortels" ; un peu Maria aussi.
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2 réflexions sur “Thema « Loup des Steppes » (7/9) – Hermann Hesse

  1. C’est mon passage préféré parmi ceux que vous avez mis en ligne. Pour ma part j’affectionne plus Demian et Narcisse &Golmund

  2. J’imagine qu’effectivement la grande poésie, et son humour léger, de ce passage, laissent difficilement insensible. Oui! Narcisse et Goldmund, fabuleux – quel souffle, dés les premières pages!
    Etrangement complémentaires, et tellement différent du Loup…
     
    Merci pour votre commentaire, aussi.

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