Thema « Loup des steppes » (fin – 9/9) – Hermann Hesse

Eh bien, nous voici arrivé pour ainsi dire au bout du périple, quasi introspectif, de notre Harry Haller, dit le Loup des steppes. Nous le laissions donc quittant Maria, et se préparant pour le grand Bal Masqué de l’hôtel du Globe, où il doit être le cavalier de Hermine…
 
Dans ce dernier billet de cette thema, il sera question, un peu, de Bal Masqué, de Pablo, saxophoniste et "maître de magie" et surtout de Théâtre Magique, où l’entrée coûte la raison… Lieu où l’on démultiplie l’Harry comme les pains dans la bible, mais aussi les portes aux enseignes les plus folles, ouvertures sur les délices de la perception… Merci le "champagne"… et les cigarettes jaunes au goût inconnu, dont la fumée était épaisse comme l’encens… sans oublier l’élixir… l’exagère, franchement, non, l’ami Harry?
 
Est-ce WarholLong "chapitre", mais c’est tellement plein de portes (a chamber of 32 doors*?).
 
" (…) Je regardais à droite et à gauche, essayant de découvrir Hermine et Maria ; je fouillais partout, je m’efforçais en vain de pénétrer dans la salle principale, mais chaque fois je m’égarais ou devais lutter contre le courant de la foule (…) et je me dis que ces fêtes tapageuses n’étaient pas faites pour un vieux bonhomme comme moi, me laissais bousculer et renvoyais silencieusement les filles qui manifestaient l’envie de s’asseoir sur mes genoux ou de danser avec moi. "Vieux loup-garou!" s’écria l’une d’elle, et elle avait raison. (…) Peu à peu, je sentais le loup des steppes se dresser derrière moi et tirer la langue. Décidément, ça ne me valait rien, je n’étais pas chez moi ici. J’étais venu avec les meilleures intentions du monde, mais je ne pouvais me forcer à être gai, et toute cette joie bruyante alentour, ces rires et ce hourvari me semblaient affectés et stupides.
 
Ainsi, à une heure du matin, déçu et furieux, je jouai des coudes pour arriver au vestiaire, remettre mon pardessus et partir. C’était une défaite, une rechute du Loup des steppes qu’Hermine ne me pardonnerait pas. Mais je ne pouvais faire autrement. (…) Et voici que déjà l’employé du vestiaire tendait la main pour prendre mon numéro ; je me fouillai : le numéro était introuvable. Tout était contre moi.
"Perdu ton numéro?" demanda d’une voix perçante un petit diablotin rouge et jaune à côté de moi. "Tiens, camarade, je te donne le mien". Et, tandis que je l’acceptais automatiquement et que je le retournai entre les doigts, le petit bonhomme avait déjà disparu.
 
Mais, lorsque je portai la plaque à mes yeux pour y lire le numéro, j’y vis au lieu d’un chiffre quelques lignes tracées d’une écriture fine. Je priai l’employé d’attendre et j’allai sous le lustre pour déchiffrer le griffonnage. En petites lettres papillonnantes, difficiles à lire, la plaque portait :
 
Cette nuit à partir de quatre heures Théâtre Magique
– seulement pour les fous –
L’entrée coûte la raison.
Pas pour tout le monde. Hermine est en enfer.
 
Comme une marionnette dont le metteur en scène, un instant, a perdu les fils, se ranime après un bref effondrement et une dégringolade, reprend sa place parmi les acteurs, danse et joue, je me lançai attaché au fil magique, dans le brouhaha que je venais de fuir. Je l’avais abandonné, vieux, las et dégrisé, j’y retournai jeune, ardent et souple. Jamais un pécheur n’eût tant de hâte de retourner en enfer. (…) Une danseuse espagnole se jeta dans mes bras : "Danse avec moi! – Impossible, dis-je, on m’attend en enfer. Mais je veux bien te prendre un baiser".
Les lèvres rouges sous le loup de dentelle se tendirent vers moi, et, dans le baiser, je reconnus Maria. Je l’enlaçai étroitement, sa bouche savoureuse s’épanouissait comme une rose mure. Voici que nous dansions déjà, bouche à bouche, que nous dansions devant Pablo, amoureusement suspendu à son saxophone aux hurlements tendres ; son beau regard animal nous étreignait, radieux et à moitié absent. A peine avions-nous fait vingt pas que la musique cessa ; à contrecoeur, je me détachai de Maria.
"J’aurais bien voulu danser encore une fois encore avec toi, dis-je, grisé par la chaleur ; faisons quelques pas ensemble, Maria, je suis épris de ton beau bras, laisse-le-moi encore un instant. Mais, vois-tu, Hermine m’a appelé. Elle est en enfer.
– C’est ce que je pensais. Adieu, Harry. Je t’aimerai toujours".
Le parfum épanoui et mûr de la rose sentait l’adieu, l’automne, le destin.
Je courus plus loin, à travers les longs corridors ; je descendais les escaliers vers l’enfer. Là-bas, des lampes cruelles et tranchantes flamboyaient furieusement sur les murs noirs goudronnés, et l’orchestre endiablé jouait avec fièvre. Au bar, perché sur un tabouret, un bel adolescent sans masque, en frac, m’inspecta d’un bref regard moqueur. Serré contre le mur par le flot des danseurs, je regardais toutes les femmes, avide et angoissé ; la plupart étaient encore masquées, certaines me souriaient, mais aucune n’était Hermine. Le bel adolescent me contemplait, railleur, du haut de son tabouret.
Je passai au bar, coincé dans le fond du couloir étroit. Je me plaçai à côté du siège de l’adolescent et je commandai un verre de whisky. En buvant, je regardai le profil du jeune homme, il me paraissait charmant et familier comme une image d’un temps très lointain, comme un bijou précieux à travers le doux voile cendré du passé. Oh! voici que je me rappelais : c’était Hermann, mon ami de jeunesse.
"Hermann!" dis-je en hésitant.
Il sourit. "Harry? M’as-tu trouvée?".
C’était Hermine, coiffée à la garçonne et légèrement maquillée ; étrange et pâle, son visage spirituel émergeait du col blanc, ses mains paraissaient singulièrement petites au sortir des vastes manches du frac, ses pieds semblaient d’une mièvrerie bizarre dans les chaussettes noir et blanc sous le long pantalon noir.
"C’est dans ce costume, Hermine, que tu veux me rendre amoureux de toi?
– Jusqu’ici, fit-elle, je n’ai rendu amoureuses que quelques femmes. Mais, à présent, c’est ton tour. Buvons d’abord un verre de champagne".
Et, sans qu’Hermine parût se donner la moindre peine, j’en devins bientôt amoureux. Comme elle portait un vêtement d’homme, je ne pouvais danser avec elle, je ne pouvais me permettre aucune tentative, aucune caresse et, sans même l’avoir effleurée, je me soumettais à son charme, et ce charme restait celui de son rôle, restait hermaphrodite, car elle s’entretenant avec moi d’Hermann et de l’enfance, de la mienne et de la sienne. Elle jouait le jeune homme à la perfection, fumait des cigarettes, causait avec grâce et esprit, parfois avec une légère causticité, mais tout était pénétré par Eros, tout se transformait, s’acheminait vers mes sens, en une exquise séduction. Comme j’avais cru bien la connaître Hermine, et comme cette nuit-là, elle se révélait complètement neuve! Avec quelle douceur, sans que je m’en aperçusse, elle resserrait autour de moi les mailles du filet convoité, avec quelle fascination de sirène elle me distillait l’exquis poison!.
 
(…) Cette nuit, au bal, il me fût donné d’éprouver une sensation que j’avais ignorée pendant cinquante ans, bien que tout étudiant, toute midinette la connussent : la sensation de fête, la griserie de la fraternité en liesse, la fusion mystérieuse  de l’individu avec la foule, l’union mystique de la joie. (…) J’avais admiré, aimé, raillé ce rayonnement et ce sourire du bienheureux ravi à lui-même sur le visage de mon ami Pablo, suspendu, dans l’ivresse de la musique, à son cher saxophone, ou contemplant, extatique, le chef d’orchestre, le tambour, l’homme au banjo.
(…) Mais aujourd’hui, en cette nuit bénie, moi, le Loup des steppes Harry, j’irradiais ce sourire, je nageais moi-même dans ce bonheur profond, féerique, enfantin, je respirais ce rêve grisant de fusion, de musique, de rythme, de vin et de volupté. Je n’étais plus moi, ma personnalité s’était dissoute dans la fête comme le sel dans l’eau.
(…) Et, lorsque Pablo me vit rayonner ainsi, moi qu’il avait toujours vu comme un pauvre diable bien à plaindre, ses yeux brillèrent d’un feu extatique, il grimpa avec enthousiasme sur sa chaise et s’attaqua violemment à son instrument, heureux au rythme du Yearning. "Ah! pensais-je, qu’importe maintenant ce qui m’arriveras, puisque moi aussi, fût-ce une fois, j’ai été heureux, rayonnant, délivré de moi-même, un enfant, un frère de Pablo".
 
(…) Et, soudain, lorsque je me penchai en dansant pour chercher ses lèvres, sa bouche sourit, railleuse et familière, et je reconnus avec bonheur le menton ferme, les épaules, les coudes, les mains. C’était Hermine, et non plus Hermann, rhabillée, recoiffée, fraîche, légèrement poudrée et parfumée. Nos lèvres se rencontrèrent ardemment ; un instant, tout son corps, jusqu’aux genoux, se serra contre moi, avec abandon et désir, puis elle détacha sa bouche et dansa en s’écartant, tout à coup réservée. Cette dernière danse dura longtemps. Puis – nous étions encore enlacés, respirant avec peine après la dernière danse dévorante – le dessus du piano s’abaissa avec un claquement sourd, nos bras tombèrent, las comme ceux des musiciens, des portes s’entrouvrirent, l’air froid envahi la salle, et le serveur du bar coupa l’électricité. Frissonnant comme des fantômes blêmes, les derniers danseurs, qui venaient encore de brûler d’une telle flamme, s’enveloppaient dans leurs manteaux, relevaient leurs cols, fuyaient. Hermine demeurait pâle, mais souriante. Lentement, elle leva les bras et lissa ses cheveux ; son aisselle brilla à la lumière, une ombre fine, infiniment douce, partait de là vers la gorge cachée, et cette petite ligne ombrée et fuyante me paraissait concentrer, comme un sourire, tout son charme, tous les jeux et les possibilités de son corps. Nous restions debout à nous regarder, les derniers dans la salle, les derniers dans la maison.
 
(…) Quelque part, sur des hauteurs et dans des lointains indéfinissables, j’entendis résonner un rire, indiciblement clair et joyeux et cependant étranger et effrayant, un rire de cristal et de glace, lumineux et splendide, mais impitoyable et froid. Où donc avais-je entendu ce rire étrange? Je ne pouvais me le rappeler.
(…) Sous le regard d’Hermine, d’où mon âme à moi semblait me contempler, toute réalité s’effondra, même celle de mon désir charnel. Ensorcelés, nous nous regardions, ma pauvre petite âme me regardait.
"Tu es prêt?" demanda Hermine, et son sourire s’évanouit comme s’était évanouie l’ombre au-dessus de sa gorge. Haut et loin, ce rire singulier se perdit dans les espaces inconnus.
Je fis un signe affirmatif. Oh! oui, j’étais prêt.
Sur le seuil apparut Pablo, le musicien, en nous lançant un regard éclatant de ses yeux joyeux, qui étaient, au fond, des yeux d’animal ; mais les yeux des animaux sont toujours graves, et les siens, au contraire, riaient sans cesse, et ce rire en faisait des yeux humains. Il nous fît signe avec toute son amicale cordialité (…) Nous le suivîmes ; devant la porte, il me dit tout bas : "Frère Harry, je vous invite à une petite représentation. Seuls les fous sont admis, l’entrée coûte la raison. Êtes-vous prêt?". De nouveau je fis un signe affirmatif.
Brave garçon! Doucement et tendrement, il nous prit par le bras, Hermine à droite, moi à gauche, et nous conduisit, le long d’un escalier, dans une petite pièce ronde, illuminée par en haut d’une lumière bleuâtre, une atmosphère raréfiée, et meublée seulement d’une petite table ronde et de trois fauteuils dans lesquels nous nous installâmes. (…) Pourquoi Hermine était-elle si pâle? Pourquoi Pablo parlait-il tant? N’était-ce pas moi, peut-être, qui le faisais parler, qui parlais en lui? Du fond de ses yeux noirs, n’était-ce pas mon âme à moi qui me regardait, oiseau sauvage égaré, comme du fond des yeux gris d’Hermine?
 
-Distribution" cigarettes jaunes" et "élixir", ndlr –
 
(…) "Ce m’est un plaisir, mon cher Harry, de pouvoir aujourd’hui vous donner l’hospitalité. Souvent, vous avez été las de votre vie, vous cherchiez à en sortir, n’est-ce pas?. Vous désirez quitter ce temps, ce monde, ce réel, pour pénétrer dans une autre réalité plus conforme à vous-même, dans un monde en dehors du temps. Faites-le, cher ami, je vous y invite. Vous savez ce que vous cherchez, c’est l’univers de votre âme à vous. Ce n’est qu’en votre for intérieur que réside ce que vous souhaitez. Je ne puis rien vous donner qui n’existe en vous-même, ni vous ouvrir une autre galerie d’images que celle de votre âme. Je ne puis que vous offrir l’occasion, l’impulsion, la clef. Je vous aide à visualiser votre propre monde, c’est tout".
Il tira de son veston bariolé un petit miroir de poche.
"Voyez : c’est ainsi que jusqu’à présent vous vous êtes vu vous-même".
Il porta le miroir à mes yeux, et je vis, confuse et nébuleuse, une image sinistre, mue par sa propre force, grouillant et fermentant violemment en elle-même : moi, Harry Haller, et à l’intérieur de ce Harry, le Loup des steppes, beau loup farouche, mais égaré et craintif, les yeux allumés d’une lueur tantôt triste, tantôt cruelle, et cette figure fauve s’agitait d’un mouvement incessant, à travers Harry, comme dans un torrent coule et roule un affluent d’une autre couleur, luttant, souffrant, se dévorant l’un l’autre, plein du désir irréalisé de se mouler dans une forme définitive. Triste, infiniment triste, le loup ondoyant, à moitié formé, me regardait de ses beaux yeux farouches.
"C’est ainsi que vous vous êtes vu vous-même", répéta doucement Pablo, en remettant le miroir dans sa poche. Plein de gratitude, je fermai les yeux et avalai une gorgée de l’élixir.
"Maintenant, nous sommes reposés, dit Pablo, nous avons repris des forces et bavardé un peu. Si vous ne vous sentez plus las, je vais vous emmener dans ma boîte magique et vous montrer mon petit théâtre. Voulez-Vous?".
Nous nous levâmes, Pablo nous précéda en souriant, ouvrit une porte, tira un rideau, et nous nous trouvâmes dans le couloir central d’un théâtre en hémicycle, autour duquel un nombre inouï de portes étroites conduisaient aux loges.
" Voila notre théâtre, expliqua Pablo, il est amusant, j’espère que vous rirez bien". Là-dessus, il éclata de rire, quelques notes seulement, mais qui me transpercèrent comme des flèches aiguës ; c’était le rire lointain, et singulier que j’avais entendu déjà.
"Mon petit théâtre a autant de loges que vous le désirez, dix, cent, mille, et derrière chaque porte vous attend ce que vous cherchez. C’est une belle galerie de peintures , cher ami, mais ça ne servirait à rien de la parcourir dans l’état où vous êtes. Vous avez sans doute deviné depuis longtemps que la délivrance du temps, l’affranchissement de la réalité, et tous les autres noms que vous pouvez donner à votre nostalgie ne signifient en somme que le désir de dépouiller votre soi-disant personnalité. Elle est la prison où vous demeurez. Et, si vous entriez au théâtre tel que vous êtes, vous verriez tout avec les yeux d’Harry, à travers les vieilles lunettes du Loup des steppes. Par conséquent, vous êtes invité à vous défaire de ses lunettes et à bien vouloir déposer votre personnalité au vestiaire. La jolie petite soirée dansante que vous avez derrière vous, le Traité du Loup des steppes, et finalement le léger stimulant que nous venons de prendre, vous ont, je l’espère, préparé suffisamment.
 
Le but de cette organisation est de vous enseigner à rire. Vous n’avez pas peur? Très bien, entrez maintenant, sans crainte et de bon coeur, dans le monde des fictions, et je vous y introduirai, comme c’est l’usage, par un petit suicide fictif".
Il tira le petit miroir de sa poche et le porta à mes yeux. Je vis encore le Harry nébuleux, enchevêtré, traversé par le loup en lutte – image familière mais antipathique, dont le destruction m’importait fort peu.
"Vous-même, cher ami, effacerez vous maintenant ce reflet de miroir dont vous pouvez présentement vous passer : plus n’en est besoin ici. Il suffit, si votre humeur vous le permet, de contempler cette image avec un rire sincère. Vous êtes à l’école de l’humour, vous devez apprendre à rire. Eh bien, tout humour un peu élevé commence par cesser de prendre au sérieux sa propre personne". 
Je regardai fermement le miroir. Un instant, tout au fond de moi-même, je sentis un frémissement, bref mais douloureux, comme un souvenir, une nostalgie, un remords. Puis l’oppression légère fit place à une sensation nouvelle, sensation de soulagement, d’apaisement profond, et en même temps d’étonnement, de n’avoir pas plus souffert. A cette sensation se joignit une fraîche hilarité à laquelle je ne résistai pas, et j’éclatai d’un rire de délivrance.
Le morne reflet dans le miroir frémit et s’effaça. En riant, Pablo rejeta le miroir, qui se perdit en roulant sur le sol du couloir sans fin.
"Bien ri, s’écria Pablo, tu apprendras encore à rire comme les immortels. Enfin, tu as assassiné le Loup des steppes. Ce n’est pas avec un rasoir qu’on peut faire ça. Il faut maintenant qu’il reste mort. Tout de suite tu vas pouvoir quitter la réalité stupide (…) Espérons que, pour aujourd’hui, tu es délivré de ton Loup des steppes. Car, bien entendu, un suicide n’est pas définitif ; nous sommes ici dans un théâtre magique, tout y est images, il n’y a pas de réalités. Trouves-en de belles et de joyeuses et montre que tu n’es plus amoureux de ta personnalité problématique (…) mais tu connais le bon vieux proverbe allemand : mieux vaut un miroir en poche que deux sur le mur. Haha! – là il ne reste plus maintenant qu’a passer par une drôle de petite cérémonie. Tu as rejeté toute ta personnalité, à présent viens et regarde-toi dans un vrai miroir. Cela t’amusera".
Je vis, l’espace d’un très court instant, le Harry familier, mais avec, cette fois, un visage extraordinairement gai, rieur, illuminé. Mais à peine l’avais-je reconnu qu’il se dissipa, tandis que s’en détachait une deuxième figure, une troisième, une dixième, une vingtième, et bientôt toute la glace gigantesque grouilla de demi-Harrys, de fractions de Harry, d’innombrables Harrys dont j’apercevais et reconnaissais chacun avec une rapidité d’éclair (…) ,  s’éparpillaient de tous côtés, à droite, à gauche, en dehors du miroir. L’un d’eux, jeune homme élégant, se jeta en riant dans les bras de Pablo et ‘enfuit avec lui. Un autre qui me plaisait particulièrement, un charmant éphèbe de seize ou dix-sept ans, s’élança comme un éclair dans le corridor, lut avidement les enseignes sur toutes les portes ; je le suivis en courant, il s’arrêta devant une l’une sur laquelle je lus les mots :
 
Toutes les femmes sont à toi!
Jette un franc dans la fente.
 
Le cher enfant fit un bond, et, la tête la première, se rua lui-même dans la fente et disparut.
Pablo, lui aussi, s’était évaporé, ainsi que le miroir avec ses innombrables Harry. Je sentis que désormais j’étais livré au théâtre et à moi-même, et j’allai curieusement de porte en porte, lisant sur chacune une enseigne, une tentation, une promesse.
L’enseigne
 
Tous à la curée joyeuse!
Partie de chasse en automobile
 
Me tenta, j’ouvris la porte et j’entrai. (…) (longue scène ndlr)
 
(…) De nouveau, je me retrouvai dans le couloir en demi-cercle, excité par les aventures de ma partie de chasse. Partout, sur d’innombrables portes, des enseignes me tentaient :
 
Mutabor
Transformation magique en plantes et en bêtes
 
 
Kama Soutra
Enseignement de l’art d’aimer indien
Cours pour les débutants : 42 méthodes différentes
de faire l’amour
 
Suicide joyeux
Tu vas crever de rire
 
 
Désirez-vous vous spiritualiser?
Sagesse orientale
 
 
Oh! Si j’avais mille langues!
Seulement pour les messieurs
 
 
Le crépuscule de l’Occident
Prix modérés. Spectacle unique
 
 
L’essence de l’art
La transformation du temps en espace
par la musique
 
 
Le rire qui pleure
Cabinet d’humour
 
 
On s’amuse tout seul
Ersatz intégral pour toute liaison
 
La liste des enseignes était interminable. L’une d’elle portait :
 
Guide pour la reconstruction de la personnalité
Succès garanti
 
Cela me parut digne d’attention et j’entrai".
 
  Voila, long extrait… ah! cet art admirable aussi, chez Hesse, de "délayer l’instant", de nous maintenir toujours en haleine, de rebondir encore et toujours sur et dans les éléments de la narration… On se doute aussi qu’Hermann Hesse s’intéresse – et suit – une psychanalyse.
 
Certes, je suis aussi, moi, Patrick, malgré tout, pour le Loup… Et, en 2001, quand j’ai monté ce texte, au théâtre, j’étais aussi en pleine reconstruction de la personnalité : premier échec de première à l’Insas… Ca a donné ce spectacle…. et je suis retourné à l’Insas. Si je sais rire de moi? Oui, parfois, et à l’Insas toujours, d’année en année… et il reste là aussi un nombre quasi incalculable de portes à franchir sauf celle du BEP, of course – this door means "sortie"…
 
Oh! une porte!!!! (j’entre, hop, coucou me revoilou-des-steppes)
 
INSAS
Théâtre Magique
 – Seulement pour les fous –
La réussite à travers l’échec
L’entrée coûte les joies du corps
Pour les ornithorynques et les loups.
 
Héhéhé… miroir mon beau miroir, dis moi qui de nous deux est le plus… drôle, "wouarf wouarf", fait le loup….rnithorynque en riant.
 
* "The chamber of 32 doors" ; morceau spendide de l’album de Genesis "The Lamb Lies down on Broadway"
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