Entre exil et « Lebensborn », ou scène du balcon (sic). Munich, 1945, in « Le tournant », Klaus Mann

Klaus Mann, de retour à Munich avec l’armée américaine, redécouvre sa ville natale bombardée, et la maison de son enfance plus revue depuis l’exil, en gros une dizaine d’années…
   
Maison de la famille Mann, restaurée, à Munich             Klaus Mann dans l’armée américaine, vers 1942
Allez, hop. Une étrange rencontre, le dialogue de deux mondes. Entre déracinement et reproduction… "Lebensborn", littéralement : source de vie. La jeune fille a l’accent munichois. Redécouverte d’une ville délabrée, mais aussi rencontre avec le délabrement de la jeunesse allemande, sans parler le moins du monde de morale. Tout est à "reconstruire".
 
                                                                                            Munich, en 1945.

"(…) Mais l’envie de rire me passa à la vue de cette ville détruite. J’avais bien imaginé que ce serait grave mais c’était bien plus grave encore. Munich n’existe plus. Tout le centre; de la gare jusqu’à la place de l’Odéon, n’est plus que ruines. C’est à peine si j’ai pu retrouver mon chemin jusqu’au jardin anglais (…) Etait-ce là rentrer chez soi? Tout m’était étranger, étranger, étranger…

(…) Maintenant, nous tournons à gauche, dans la Föhringer Allee : perspective de tout temps familière, totalement étrangère! Ici, certaines choses semblent avoir pris de l’ampleur ; les arbres et les buissons sont à présent beaucoup plus luxuriants que de nos jours (…). Une allée sombre, redevenue sauvage! On était déjà devant la maison des Hallgarten – la maison de Ricki : elle est encore debout! Et la nôtre?
Oui, la nôtre aussi est encore debout. Tout d’abord je la crus intacte. A première vue, cette chère vieille chose à encore fort bonne allure. Rien que du bluff!. La carcasse a tenu bon, mais elle n’est plus qu’un trompe-l’oeil et une forme creuse.
J’escaladai, pour atteindre la porte d’entrée, des marches fracassées et me glissai par par un trou de suie. A travers cendres et gravats, je continuai à avancer à tâtons dans la maison. Tout m’était étranger, étranger, étranger – et pourtant non! Ici, cette fenêtre semblait de tout temps familère, et la cheminée avait toujours son ancienne forme.
(…) Après avoir encore une moment exploré les pièces désertes du rez de chaussée, nous risquâmes une expédition dans la cave à demi obstruée et de là, nous ressortîmes enfin à l’air libre. Tewsburry (son camarade de camp ndlr)voulait à présent photographier de la rue le devant de la maison – cette façade en trompe-l’oeil, apparemment si solide.
J’errai à travers le jardin (…). J’éprouvais un sentiment étrange et singulier, il me semblait être victime d’un enchantement. (…)
La maison, vue du jardin, reprenait un aspect d’élégance et de force, avec sa terrasse bordée de lierre, ses volets verts. Rien que mensonge et faux semblant! Des coulisses trompeuses derrière lesquelles il n’y a rien, pas même un escalier par lequel on pourrait monter aux étages!.
Au second, se trouve ma chambre, pourvue d’un balcon. Ce balcon aussi est resté en bon état. Je le scrutais du regard – non sans une certaine mélancolie. (…).Quel dommage qu’il n’y eût plus d’escalier!.
C’est alors que je découvris la jeune fille inconnue.
La jeune fille inconnue se tenait sur le balcon de ma chambre, immobile, tapie derrière la balustrade. Sans doute était-elle restée là tout le temps à observer ma promenade rêveuse. Je lui fis un signe de la main mas elle ne réagit pas, elle demeura complètement figée, comme si elle croyait encore n’avoir pas été découverte. Avait-elle peur de moi? Bien sûr, je portais l’uniforme ennemi…
"Que faites-vous là-haut?"
Pas de réponse.
Comme je répètais ma question, elle haussa les épaules : "J’habite ici. Vous avez quelque chose contre?"
Si j’avais quelque chose contre? Pas grand-chose. Pas vraiment. J’étais seulement surpris. Où habitait-elle? Dans mon ancienne chambre?
Elle répondit par la négative : la chambre était "kaputt". "J’me suis installée sur le balcon. Tant qu’y n’pleut pas, c’est tout à fait agréable, ici".
Mais comment y montait-elle? Il n’y avait plus d’escalier! "Faut savoir s’débrouiller!" me cria-t-elle, le visage toujours méfiant et renfrogné. Elle avait construit quelque chose, une sorte d’échelle, à l’arrière de la maison. "Pas très pratique, affirma-t-elle avec une certaine insistance, probablement pour me décourager de lui rendre visite. Mais pour moi, ça va. Parce que moi je suis alpiniste, vous savez, je fais de l’escalade".
A présent, elle souriait même un peu, mais son visage reprit son air fâché et renfrogné quand je lui déclarai que je voulais arriver jusqu’à elle. (…)
Enfin, nous fûmes face à face.
"Ben, maintenant, vous voyez bien qu’y a rien ici à réquisitionner!". C’est ainsi qu’elle me salua, tout en me montrant d’un geste de mépris négligent le plafond dont les larges trous et les fissures laissaient passer la lumière du ciel d’après-midi. "Kaputt!" Elle répétait ce mot, pensant sans doute que je ne connaissais pas bien l’allemand. "Alles kaputt Nix gut! Understand?". Elle n’avait guère plus de 25 ou 26 ans, mais elle était, en quelque façon, déjà fanée, avec une peau blafarde et malpropre et un front las et buté sous la raie trop droite. Sans sourire, le visage hostile et fermé, elle m’accompagna à travers une suite de mansardes qu’on a construites dans notre grenier. Dans "ma" chambre aussi – étrangère, plus qu’étrangère : avec des vestiges macabres de ce qui avait été de tout temps familier.
Dehors, sur le balcon, cela avait pourtant vraiment l’air presque "agréable". Le matelas, abondamment garni de coussins et de couvertures, semblait tout à fait confortable ; à côté, sur une table basse, il y avait même des fleurs et un livre ; il y avait aussi un réveil, une chaise et de la vaisselle.
Je la félicitai de ces aménagements, mais exprimai la crainte qu’en cette saison, la nuit, à la belle étoile, on gelât tout de même encore un peu. La jeune fille, mise en confiance par mes éloges et mon intérêt, pris la défense de son balcon et du temps munichois. Pour un peu de froid! Une alpiniste était habituée à en voir bien d’autres! Et d’ailleurs, qui pouvait aujourd’hui se montrer difficile! Elle avait été bombardée à trois reprises. (…) Avec une précision objective et monotone, elle fit le compte de ses pertes : ses parents morts, son fiancé disparu en captivité, en Russie, un frère, mutilé de guerre – "les deux jambes, parties" ; l’autre tué – devant Stalingrad. Et maintenant sa belle-soeur!.
"Et voila, on est toute seule, constatait la jeune fille sans se plaindre, plutôt d’un ton de défi. P’us d’parents et p’us d’fiancé! Pas d’argent et pas d’maison! Faut bien apprendre à s’remuer et faut bien qu’on ait un peu de chance. Prenez l’balcon, par exemple, c’est tout de même une vraie veine!".
Je voulus savoir comment elle était tombée justement sur cette maison – "sur notre maison" faillis-je lui dire.
"Des amis, m’expliqua-t-elle de façon assez vague. Un monsieur connu habitait ici, autrefois". Il est incorrect de dire "un monsieur connu" pour parler de quelqu’un que l’on connaît ; mais un soldat américain n’a pas à se lancer dans des explications sur la finesse de la grammaire allemande. Je me contentais de demander : "Pourriez-vous peut-être, par hasard, me dire à qui appartient cette maison?".
"A mon grand regret je n’ai pas là-dessus d’informations très précises". Toutefois elle put m’apprendre que la villa était passée par bien des mains ; pour finir, cinq ou six familles – "Des gens très bien, vraiment" – s’étaient partagés les trois étages. "C’est pour ça qu’on a tout transformé, dit-elle d’un air entendu. A cause de la crise du logement. Avant la guerre il y avait de grandes pièces – vous auriez dû voir le cabinet de travail, au rez de chaussée! Carrément le luxe!". (…) Mais tout à fait à l’origine – ceci lui revint à l’esprit – le studio de luxe avait servi à un écrivain qui avait ensuite quitté le pays et qui devait, d’après la jeune fille, avoir péri misérablement depuis longtemps. "Probablement un non-aryen, supposat-elle en haussant les épaules. Ou même un juif cent pour cent. En tout cas, il ne s’entendait pas avec le gouvernement.
"Cette maison appartient donc à un écrivain qui ne s’entendait pas avec le gouvernement?"
Ma question directe ne lui plut pas ; elle l’éluda : "Si l’on veut. Si l’écrivain était un juif ou si y avait que’qu’chose qui clochait, ses biens ont étés confisqués, naturellement, et la maison avec". Après avoir réfléchi un instant, elle finit par conclure : "La maison appartient à l’état. Sans ça, y aurait pas eu de "Lebensborn" ici!".
Pas de "Lebensborn"?" Voila qui était intéressant. Je demandai à la jeune fille de s’expliquer plus clairement.
"Bah! Vous n’savez vraiment pas c’que ça veut dire?". Elle secoua la tête d’un air de désapprobation, mais m’exposa ensuite avec la plus grande patience ce qu’il en était du "Lebensborn" et de notre maison. "Des solides gaillards de la SS étaient logés ici, des gens très bien, vraiment : des vrais taureaux. Ben, c’est justement, comme taureaux, ou comme étalons, qu’on les utilisait, à cause d’la race, vous comprenez. Ces Lebensborn – y’en avait beaucoup, partout dans le pays – c’était dans l’intérêt d’la race, pour la sélection du sang nordique, pour les futures générations allemandes. Les filles, elles d’vaient naturellement aussi de race irréprochable, le crâne, le bassin : tout était mesuré au centimètre près. Quand ça allait, et que rien n’était trop long, ou trop court ou trop gros ou trop maigre, on les accouplait ici et elles pouvaient y rester jusqu’après leurs couches. Le Lebensborn n’était pas seulement un centre de reproduction, mais aussi un foyer pour les mères". Cette dernière phrase, comme d’ailleurs tout ce qui décrivait, quasi scientifiquement, les fonctions du Lebensborn, elle la prononça avec un accent très "Hochdeutsch" (la prononciation la plus correcte de l’allemand, par rapport aux divers dialectes des provinces, ndlr), comme une sorte de pieuse antienne, un verset du catéchisme. J’aurais bien voulu apprendre encore quelques petites choses, non seulement sur le Lebensborn en général, mais aussi sur les rapports particuliers qui avaient peut-être existé autrefois entre cette piquante institution et ma demoiselle du balcon, si remarquablement informée. Malheureusement, notre conversation fut interrompue juste au moment où elle allait devenir intéressante. Tewsburry, inquiet ou impatient, m’appela du jardin. J’expliquai à la jeune fille que je devais à présent, hélas, m’en aller au plus vite, ce qui sembla la décevoir et même la vexer un peu – "Je vous en prie!". Elle avait repris son air pincé. Mais elle eût un sourire presque touchant en ajoutant d’une voix plus douce : "Je vous aurais bien gardé encore, toute la nuit, éventuellement. C’est si agréable ici, presque comme à la maison…"

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5 réflexions sur “Entre exil et « Lebensborn », ou scène du balcon (sic). Munich, 1945, in « Le tournant », Klaus Mann

  1. La "position" et le rôle de la femme dans le système nazi sont effrayants! Mais de toute façon l’identité de veut plus rien dire, pour qui que ce soit…L’Allemagne n’a pas tué "que" 6 millions de juifs et des centaines de milliers hommes et femmes à travers le monde, mais que sa barbarie l’a aussi conduite à détruire et sacrifié à l’autel de sa connerie plusieures générations d’allemands.

  2. Le régime… de la vache à laids…Sans oublier la musique de Strauss, aux sonorités ferroviaires si je peux me permettre… Ou quand les "artistes" s’offrent question de "se récupérer" une aura…

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