“Chronique du Cygne” de Paul Willems (2) – « Les Indifférents »

Deuxième extrait de « Chronique du Cygne », de Paul Willems. Cette semaine nous nous attarderons sur une partie du récit, un chapitre des « Indifférents ».

Si dans chaque « entité parole » Rose-Diane, Séréno, l’Ermite, …), la narration relève d’un des protagonistes, les textes liés aux indifférents ramènent l’histoire à celui qui – très possiblement l’auteur, nous relate l’histoire.

Le chapitre présenté aujourd’hui à pour titre (XVI) Les Indifférents – Mort du comptable Pustino.

 

Mort du comptable Pustino.

« Les Indiffèrents sont soumis à une fatalité d’horloge. Leur vie est un monotone tic-tac. Le balancier les mène du sommeil au bureau, du bureau à leur appareil de radio, et de la radio au lit. Même les congés payés ne soufflent pas le vent du large dans leur âme. Ces existences qui paraissent simples au profane sont en réalité d’une grande complication ; presque tous se perdent dans les corridors gris d’un inextricable labyrinthe. La vie des Indifférents est telle qu’ils souffrent de la solitude en commun. Le matin l’autobus et les trains les mènent vers le bureau et vers l’usine ; entassés les uns sur les autres dans une atmosphère empestée ils apprennent les événements du monde par la voie des journaux. Tous ensemble ils lisent les mêmes nouvelles dans les mêmes journaux. Les titres scandés de points d’exclamation leur parlent salaire et politique. Personne ne dit mot dans l’autobus. On n’entend que le sourd grondement du moteur et des roues sur le pavé. Une odeur de mazout, de vêtements mouillés, de fatigue, flotte dans l’air que chacun respire, recrache, respire. Assis l’un à côté de l’autre sur des banquettes luisantes ils lisent les mêmes journaux, mais ne se parlent pas. Au bureau les Indifférents se penchent sur leur machine à calculer, ils lisent des papiers, leurs mains enfoncent des touches, ils mettent des leviers en mouvement. Ils déjeunent « au mess » dans une vaste rumeur d’assiettes et dans l’odeur de la nourriture, ils ne parlent pas. Parfois le soir ils vont au cinéma, là encore le monde s’adresse à eux à travers un écran. Ils sont à six cents dans une salle qui rient et pleurent en même temps, et pourtant ils ne parlent pas entre eux. Et ce n’est pas tout. Il y a en outre les syndicats, les lois sociales, les pensions de vieillesse, les assurances-maladie, les impôts sur les revenus, les vestons de confection, les augmentations annuelles, les ventes à crédit, la radio, le whist, les sociétés sportives et les immeubles à appartements. Bref leur vie tourne sur des rouages d’horlogerie infiniment complexes. C’est à peine si les Indifférents ont une femme car elle va aussi au bureau. Parfois, la nuit, l’homme et l’épouse à moitié endormis se cherchent à tâtons entre les draps et de ces rencontres fortuites naissent parfois de petits enfants, futurs Indifférents.

Ces vies ne vont pas sans mur. Les bureaux ont des murs et les appartements aussi. Ces pourquoi les indifférents s’entendent bien avec les marchands qui ont introduit chez nous le ciment. Partout s’élèvent des clôtures grises et des constructions énormes.

Ces vies sont vulnérables à une aventure : la Mort. Le tic-tac les y mène inexorablement et jusqu’ici les marchands n’ont rien fait pour l’empêcher de venir à son heure.

Parfois l’un ou l’autre Indifférent mû par une étrange aberration s’écarte de son chemin, il résiste rarement à l’épreuve. C’est ce qui arriva à Pustino, le comptable du père de Lucotte. Un soir d’octobre, il descend de l’autobus deux arrêts avant d’arriver chez lui. Il veut prendre l’air, idée stupide quand on est Indifférent. Il pense :  » L’atmosphère que l’in respire dans l’autobus est viciée ». Idée loufoque qui le surprend et l’inquiète un peu. Les Indifférents ne voient guère la nuit ; ils marchent mal car ils sont assis toute la journée. Le pavé est glissant, on entend non loin  de là les bateaux descendre le Dunien. Les lumières des automobiles passent dans tous les sens. Un animal étrange court allègrement dans la rigole derrière Pustino. Ce n’est pas un chien, non, c’est la main du noyé. Soudain elle saute et s’accroche au talon du comptable. Elle s’introduit entre la chaussette et le pantalon. Pustino ne sent rien. Il sifflote et pense à une omelette aux fines herbes. En traversant la rue : un éclair, une douleur aigüe à la tête, puis, plus rien. Pustino a été écrasé par le tram. Fait divers vulgaire que tous les autres Indifférents liront demain en silence dans l’autobus. Peut-on parler d’une aventure? d’un événement? A peine. L’assurance -vie jouera. La pension sera payée. Il y aura des larmes! Huit jours après, tout le monde aura oublié Pustino. M. Lucotte père engagera un autre comptablequi lui fera bon effet : il est pauvrement mais décemment vêtu, son linge quoique reprisé est propre, il porte des lunettes d’écailles et il est très indifférent. Lui ne descendra jamais de l’autobus avant d’être arrivé devant l’immeuble à appartements où il habite. »

Quelle vie trépidante, non, que celle d’Indifférent. Nous en connaissons toutes et tous … ça n’a pas changé en 60 ans, et peut-être même cela est-il pire …

Voila pour la seconde présentation ce le livre, qui nous entraîne dans cette belle région des plaines de l’Escaut, fleuve qui se jette en mer du nord!

Partie 1 : « Rose-Diane » : https://capitainecourageux.wordpress.com/2011/12/07/chronique-du-cygne-de-paul-willems-1/

Publicités

7 réflexions sur ““Chronique du Cygne” de Paul Willems (2) – « Les Indifférents »

  1. J’aurais pu attendre un peu avant de proposer cette série de billets consacrés à Paul Willems, je viens de me rendre compte que l’on célèbrera les 100 ans de sa naissance en 2012…

    Pour une fois que je suis à l’avance pfff… 🙂

  2. Ce texte me fait penser au temps où le travaillais. C’est tout à fait ça, je confirme. Avec 3H de transports en commun par jour, j’avais le temps d’apprécier.*
    Les usagers ne se parlent qu’au moment des grèves quand on était tassés comme des sardines dans les rames du RER. Comme si ces évènements inhabituels les réveillaient ou les rapprochaient.

    Ah si, une fois j’ai assisté plusieurs soirs de suite à la conversation qu’entretenait le même homme avec ses voisins. Ces voisins n’étaient jamais les mêmes, mais il leur parlait comme s’il les connaissait bien.
    Une fois, je me suis trouvée assise à côté de lui et il parlait à l’homme assis en face de lui. Et là, j’ai compris : il ne connaissait pas les gens auxquels il parlait. il ne leur demandait rien, n’était pas agressif et ne leur infligeait pas le récit de ses malheurs. Il n’avait rien de bizarre, apparemment. Il devisait aimablement et intelligemment de choses et d’autres. Il avait à ce moment là un programme de cinéma à la main et parlait des films qui sortaient. Il posait parfois une question et son « interlocuteur », un peu surpris mais amusé, souriait et répondait parfois poliment quelque chose en maintenant tout de même cette distance particulière qu’on réserve aux inconnus avec lesquels on n’envisage pas de poursuivre des relations.
    L’homme s’est enfin levé, a dit gentiment « au revoir » et a quitté le métro. Je ne l’ai plus jamais revu par la suite.

    Avait-il fait de pari de pouvoir parler, échanger, même, avec des inconnus? Voulait-il tenter une expérience?

    • C’est pas faux et pour tout dire plutôt vrai 🙂

      Je pense qu’il a une singularité qui le rend intéressant – surtout son théâtre par ailleurs.

      J’ai pigé bcp de choses comme comédien en interprétant Eugène, dans « Nuit avec ombres en couleur » – ai franchi une étape. ET beaucoup de plaisir d’être dans les mots et situations proposées par Willems.

What did you say ???

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s