Roméo et Juliette (rendez-vous amoureux) – « Des mots; une histoire – 125 »

Des mots, une histoire – 125

Petit jeu d’écriture proposé ici : http://oliviabillingtonofficial.wordpress.com/

Les mots imposés : ténébreux – sombre – gouffre – clair – caverneux – roman – asocial – adaptation – théâtre – dramatique – scénariste – comédien – grandiloquent

Consigne facultative : décrire un rendez-vous amoureux.

Et comme toujours, pour la 3ème fois, mon personnage d’écrivain façon polar!

« Parfois, on écrit sur commande. Ça permet de bouffer, à défaut de rêver. Dans ces cas, on compte pas en argent, mais en quantité de surgelés …

Assise en face de moi, elle sirotait son décaféiné et m’expliquait qu’elle voulait offrir un cadeau à son amoureux, étudiant comédien genre ténébreux de je ne sais quel conservatoire pourri.

Elle devait avoir 22 ou 23 ans, et on pouvait déjà lire dans ses traits le visage qu’elle aurait à 50 ans, future vieille fille engoncée dans son ennui. Elle devait être bibliothécaire ou je ne sais quel truc du genre …

Chez toutes les femmes on retrouve cette habitude de mettre un élément de son physique en avant, pour se mettre en valeur – certaines leur poitrine ou leurs hanches, mais aussi, et c’est nettement plus délicieux, d’en dissimuler un – histoire de les mettre mal à l’aise, leur prouver que je ne suis pas dupe de leurs petits jeux de séduction, j’aime observer ouvertement ce lieu caché, ça occupe. Chez elle, je ne trouvais rien. Pas moche, juste banale. De la tête au pieds, elle respirait l’ennui et la timidité crasse. Et amoureuse, gluante comme du papier tue-mouches.

– « Pour un travail de ce genre je demande 3000 €, dont 2400 tout de suite, les derniers 600 à la réception du manuscrit – 240 répliques à 10 € la pièce, et pas une ligne de plus – les didascalies sont offertes par la maison ; les 600 derniers euros pour les droits divers. « , c’est ce que je lui avais dit, au téléphone, histoire qu’elle me foute la paix. Elle avait répondu  – « Oui, pas de souci« , d’une voix grise. Sûr que ça devait être l’ensemble de ses économies à cette conne.

Elle avait souhaité que j’assiste, de loin, à une rencontre entre elle et son copain, le lendemain 18 heures, dans un  café branché du centre de Paris où il avait ses habitudes, histoire de s’imprégner du personnage …

L’atmosphère du bar était sombre mais je pouvais voir, et aussi tout entendre. Il est arrivé avec près de 40 minutes de retard, l’a embrassée sur la joue, oui la joue, ensuite il s’est installé sans le moindre mot d’excuse, et a commandé bruyamment un irish-coffee. Je me suis dit rien qu’à les voir, qu’entre ces deux-là il devait exister un gouffre d’incompréhension.

C’était clair qu’il n’avait prêté aucune attention au fait qu’elle avait attaché ses cheveux en queue de cheval, s’était habillée d’une jupe plissée, assez jolie par ailleurs, et était chaussée de hautes bottes à lacets. Que d’efforts ça avait dû lui demander. J’avais mal pour elle. Mieux, de son air caverneux tout droit sorti d’un mauvais roman, il avait manifestement décidé de jouer son asocial – âgé de 25 ou 26 ans il se la jouait « éternel ado à la mèche rebelle » à qui tout est dû. Il m’insupportait au plus haut degré – l’adaptation de la situation présente me semblait fort compromise même pour une pièce courte en un acte …

Il parlait fort, principalement de lui, à la première personne, de son génie pour le théâtre, et prenait un air dramatique entre chaque phrase. Il voulait écrire des pièces, devenir « scénariste » – pauvre con, on dit « dramaturge » au théâtre, pas « scénariste ».

Elle, amoureuse, buvait ses paroles, il était « son » comédien … J’imaginais sans mal ce type s’installant chez elle, squatter son espace, vider son frigo, débarquant à toutes heures sans prévenir et y amener même d’autres filles. Non, je ne pouvais pas blairer ce morveux aux airs grandiloquents.

Cette fille était une ombre, et dans une vie sans soleil elle ne pouvait exister, condamnée à être piétinée par ce type incapable à jamais de la faire apparaître dans la lumière.

Maintenant, je savais ce que j’allais pouvoir écrire : un Roméo et Juliette sans balcon, non – pire – un Roméo et Juliette sans poison, où jamais personne ne meurt par amour pour l’autre, où chacun est condamné à vivre éternellement …

J’étais triste et déterminé : oui, elle recevrait le manuscrit, qu’elle avait pour consigne de ne pas ouvrir avant un an à compter de la réception ; lui la quitterait, en pauvre imbécile, ne comprenant pas qu’on ne lui ai pas écrit un rôle à la hauteur de son talent.

Et sans aucun doute m’en voudrait-elle, un temps. Le temps de tomber sur un gentil entomologiste rat de bibliothèque, un gardien de musée timide qui saurait l’aimer, ou un collectionneur de papillons qui saurait s’émouvoir de la beauté simple d’un visage, d’une jupe plissée ou d’une coiffure en queue de cheval …

Je me levai, pris mon Stetson encore humide de la veille ou de l’avant veille, m’engageai sur le trottoir de cette ville définitivement maussade, remontai le col de mon imper et m’enfonçai vers le sombre reflet de ma vie grise … et les premiers mots d’un poème lointain me revinrent à l’esprit

« Sur le trottoir luisant et humide

Ne restait rien que la trace de nos souliers … »

Pourquoi cela me revenait-il en mémoire? Je ne sais … Elle avait 16 ans, ça je m’en souviens, et j’en avais 22. Des mots écrits pour elle. Comment s’appelait-elle encore ..?*

Et je me mis à penser à James Dean et à Lucky Luke. J’allumai un sourire triste sur mon visage et me mis à chantonner

« I’m a poor and Lonesome cowboy »

Je ne savais chanter que le blues, pas les chansons d’amour.

Et je quittai le jour, sans bruit ».

images

* : je me souviens très bien, elle s’appelait Sylvie 🙂

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14 réflexions sur “Roméo et Juliette (rendez-vous amoureux) – « Des mots; une histoire – 125 »

  1. Super texte ! Je l’ai lu d’une traite. On a l’impression de n’être entouré que de ratés et d’êtres méprisables : elle, insignifiante, lui, imbu de lui même mais qui n’arrivera à rien, quant à l’écrivain, il est obligé d’écrire sur commande, pour gagner sa croute. Et pourtant, ton texte est tellement prenant.
    La photo de « elle » : elle n’est peut-être pas si banale… C’est fou ce que l’on peut trouver sur le net.
    Quand à lui (Jean-Pierre Leaud), je n’ai jamais pu accrocher. Enfin, tout ce dont je me souviens, c’est son jeu dans le rôle d’Antoine Doinel.

    • Merci 🙂

      Des « ratés sympathiques » comme dirait Charlebois pour les critiques musicaux … univers de polar c’est leur univers, noir 🙂

      Quand à « elle », je ne me permettrai pas de dire qu’elle est moche, d’ailleurs je ne le pense pas – je crois qu’elle avait un blog où elle parlait de « vie banale » … j’ai pas fouillé plus avant. Lui trouve même une bonne bouille comme on dit ici.

      Léaud – ha! je suis fou de son jeu qui est d’une simplicité et évidence magistrale, le contraire du personnage – mais pour le physique c’est tout à fait lui, dans mon esprit. Il fait partie en cinéma de mes modèles pour le jeu – mes sources d’inspiration quand je tourne : Jacques Tati, Kurt Raab (comédien allemand de Fassbinder), JP Léaud, Peter Sellers, Fernandel (mais oui! quelle présence singulière face à la caméra, et un jeu d’une simplicité déconcertante quoiqu’on puisse penser!), et Klaus Kinski … pour les bonnes et mauvaises raisons (un jour je piquerai des crises, quand je serai célèbre, je serai insupportable … en plus d’une mauvaise foi paraît-il chronique 😉 – avec mes amis, dans la vie lol!

    • Si si, c’est même ce qui est indiqué sur la sonnette de ma porte 🙂 – une note d’humour d’un ami. Il y a un concours actuellement pour une maison d’édition, il me reste un mois.

      Ecrire faisait partie de ma formation aussi en théâtre (écriture, dramaturgie, …).

      Sinon, merci 🙂

  2. Je suis allée sur Google. J’ai tapé « fille simple et naturelle » et j’ai bien ri.
    La photo que tu as choisi était la première des « fille simple ». Certaines suivantes étaient très apprêtées pour des filles simples. 🙂
    Jouer sur Google peut s’avérer très amusant parfois

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