Théâtre, extrait : Peer Gynt, la mort d’Ase (Henrik Ibsen)

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11 février 2015 par L'Ornitho

S’il y a bien un texte pour lequel j’ai une grande tendresse, une pièce que je rêve de jouer – s’il ne devait plus y en avoir qu’une, ce serait celle-là, dans le rôle titre : Peer Gynt, du norvégien Henrik Ibsen, grand poème dramatique, au long cours (un art que l’on retrouve encore, chez Peter Handke).peer-gynt

Interprétée pour la première fois en 1876, c’est une pièce qui reste intemporelle dans sa forme et son propos, sa portée universelle, car elle nous parle à tous, nous renvoie à nos propres rêves, nos faiblesses et surtout à notre quête insoluble d’identité.

Grande fable poétique, Ibsen utilise à la fois le fantastique, inspiré des contes et légendes norvégiennes, la figure du Troll, de la mort (en fondeur de bouton) et l’univers populaire de ses contemporains – paysans, forgerons, des vieilles femmes, … – nombreux sont ceux qui disent qu’il caricature les protagonistes, use de la satyre. Je partage celui de la satyre, moins celui de la caricature ; Ibsen est un grand observateur de la société et de ses contemporains (La maison de Poupée, Hedda Gabler) dans une forme intimiste, parfois au vitriol, mais teintée d’un réalisme fort, comme on peut le retrouver chez Tcheckov – forme qu’on traite souvent à tort de « naturalisme« . On y trouve plutôt, avec ses versants sombres et/ou lumineux, une humanité ici désemparée, là radicale mais toujours dans la plénitude de l’humain.

Peer Gynt, est un anti-héros roublard, menteur, irresponsable et qu’on le présente souvent comme « demeuré ». On le suivra de ses 20 ans jusqu’à sa mort.

(c) Cie Point Zero - 1995

(c) Cie Point Zero – 1995

L’objet de ce billet n’est pas de faire de la dramaturgie – je vous invite à consulter le lien Wikipedia en bas de page bien que je ne partage pas l’ensemble de la vision proposée, donc je passe à ce que je veux vous offrir à découvrir, l’extrait intitulé « La mort de la mère » (scène 8). Scène charnière entre le Peer Gynt le vagabond des montagnes, et celui lâché par le monde, l’œil entaillé, qui entame son détour … qui prône le « suffis toi à toi-même », enseigné par les trolls.

Pour l’immense beauté du texte, la puissance d’évocation des mots … et la force qu’on peut donner par l’interprétation. Peut-être une des dix plus belles scènes de théâtre, tous répertoires confondus !!!

Quand beauté ultime du mensonge devient l’unique, futile vérité !

SCÈNE 8 : LA MORT DE LA MÈRE (Ase, Peer Gynt et ensuite Kari)
Chez Ase. Le soir. Ase est au lit et promène fébrilement ses mains sur sa couverture.
PEER GYNT : Bonsoir
ASE : Tu es enfin là, mon enfant chéri! je peux enfin partir en paix.
PEER GYNT : Partir? Qu’est-ce que tu racontes? Et où veux-tu aller?
ASE : Ah! Peer, je n’en ai plus pour longtemps. C’est bientôt fini. – Quand tu verras mes yeux s’éteindre, il faudra les fermer soigneusement. Et tu t’inquiéteras du cercueil, oui, mon petit, il m’en faut un très beau.
PEER GYNT : Mais tais-toi! C’est trop tôt pour penser à ça. Tu veux quelque chose à boire? Peux-tu t’allonger?
Comme ton lit est court- Mais oui, j’ai dormis dans ce lit quand j’étais tout petit. Tu te souviens, le soir, tu étais assise sur le bois du lit et tu rabattais la fourrure sur moi et tu me racontais des histoires?
ASE : Oui, on faisait le traîneau. La fourrure, c’était la couverture du traîneau, et le parquet,c’était le fjord gelé.
PEER GYNT : Vers le château de Soria-Moria, nous allions par monts et par vaux.
ASE (inquiète) : Peer, je veux partir!
PEER GYNT : C’est des histoires! Mets-toi bien sous la fourrure. «Au château de Soria-Moria,C’est la fête du prince-roi !». Installe-toi bien sur le coussin du traîneau, je te conduis là-bas, à travers la lande.
ASE : Mais, petit Peer, suis-je invitée?
PEER GYNT : On l’est tous les deux ! Il jette une ficelle autour de la chaise où est le chat, prend un bâton dans sa main et s’assied à l’avant du lit. Viens Grane. Hue dia! Veux-tu te dépêcher, mon cheval noir! Mère, tu le sens le froid maintenant? Nous glissons à travers le fjord. 
ASE : J’ai peur. Qu’est-ce donc qui gronde et qui soupire, avec cette violence bizarre?
PEER GYNT : Ce sont les sapins, mère, qui mugissent sur la lande. Ne t’inquiète pas.
ASE : Là-bas, au loin, qu’est-ce qui brûle et qui flambe? D’où vient cette lumière?
PEER GYNT : Des fenêtres et des portes du château. On y danse, tu entends? Sur le seuil se tient Saint-Pierre et il te prie d’entrer
ASE : À quel bonheur tu me conduis, mon pauvre enfant! 

PEER GYNT (il claque son fouet) : Hue! Dépêche-toi, mon noir cheval!
ASE : Peer chéri, tu vas bien tout droit?
PEER GYNT : C’est la grand-route. Je vois le château qui se dresse : le voyage fini. Voici Peer Gynt avec sa mère! Quoi? Que dites-vous, Monsieur Saint Pierre? Tu ne veux pas que ma mère entre? Un cœur comme elle, tu vois, tu chercheras longtemps avant d’en trouver un pareil.. – Oh! Oh! Mais voici Dieu le Père ! Saint Pierre, ton compte est bon! (avec une grosse voix) : « Cesse de faire le portier, mère Âse ici a ses entrées! ». Il rit fort et se retourne vers sa mère. Eh bien! Tu as vu ça? (Inquiet) Maman! Il va au chevet. Maman! Tu ne vas pas rester comme ça, les yeux ouverts! Maman, parle! c’est moi, ton enfant. (Il tâte avec précaution son front et ses mains, puis il jette la ficelle sur la chaise et dit à voix basse) : Voilà. – Tu peux reposer, Grane; il est fini, maintenant, le voyage.
(Il ferme les yeux d’Ase et lui croise les mains). Merci pour tous les jours de ta vie, pour m’avoir battu, pour m’avoir bercé! — Mais toi aussi, dis merci à ton tour. Il presse sa joue contre la bouche d’Ase. Voilà! ça c’est merci pour le voyage.
KARI (entre) : Comment? Tu es là Peer! Comme elle dort bien … à moins que … ?
PEER GYNT : Tais-toi. Elle est morte.
Kari recouvre le corps. Peer arpente longuement la chambre; puis s’arrête près du lit.
PEER GYNT : Fais enterrer ma mère avec honneur. Moi, je m’enfuis.
KARI : Et tu vas faire un long voyage?
PEER GYNT : Vers la mer.
KARI : Si loin!
PEER GYNT : Encore plus loin.
J’ai assisté en 1995/1996 à sa représentation (3 X) dans un ancien charbonnage de Charleroi (Le Mambourg), programmé par le théâtre de l’Ancre. Spectacle de + de 5 heures, mise en scène de Jean-Michel D’Hoop, dans une scéno magnifique et jouante, se transformant sans cesse et dans une économie de moyens subtile – tout se transformait et se modifiait (toiles, trappes, …) – voir photos diaporama 😉
Et cette « scène 8″, je l’ai jouée !!! A l’INSAS, pour un cours, avec mon amie Virginie – dans un grenier de l’école, Ase dans une bassine, avec pour seul éclairage la lucarne du toit. Ils pleuraient tous à nous voir et entendre 😉
Mais on avait bossé très dur – ce qui est un minimum.

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http://fr.wikipedia.org/wiki/Peer_Gynt

Lien vers la Cie Zero et sa version de Peer Gynt, en 1995/96. Résumé Cie Point Zéro :

Peer Gynt, c’est accepter d’être petit, de n’être qu’un homme, impuissant, fragile et lâche. C’est là la beauté de cette impuissance : la beauté de l’homme pour transformer le réel, sortir de sa condition inacceptable et accéder au Rêve, au monde de l’Inconscient, de la magie, de l’au-delà.

Toucher un monde où les règles sont bouleversées, les apparences trompeuses. Etre Troll à longue queue, épouser la fille du Roi des Trolls, être empereur ou prophète. Peer Gynt, métaphore du théâtre, être soi en jouant à être quelqu’un d’autre. Faire le détour.

La musique originale de Grieg, pour cette scène :
La musique du final de la pièce, si je le montais :
Hé ! Psst, un petit secret : dans cette pièce il y a Solveig, amoureuse de Peer et qui attendra toute sa vie son retour – c’est si j’ai un jour une fille le prénom qu’elle aura 😉
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13 réflexions sur “Théâtre, extrait : Peer Gynt, la mort d’Ase (Henrik Ibsen)

  1. Helsinkilives dit :

    Ibsen reste à ce jour un de mes préférés, avec Je.M.Synge (notamment Riders to the Sea). Peer Gynt par Grieg parail. J’avais jamais entendu étant très jeune, et dès les premiers moments de Anitra’s Dance, je savais toute de suite de quoi il s’agitait. Il y’a une certaine sorte de mec ici, d’une certaine région, que je décris par « ‘Ibsen Patriarch. » C’est la seule façon de décrire ce type, et c’est vraiment comme si tu était dans une pièce d’Ibsen. Ça te permet au moins de gérer ces gens. La tu m’as vraiment donner envie d’aller voire Ibsen en suédois. Ç´est assez proche à l’original. 🙂

  2. Thelema dit :

    Je ne connaissais que l’opéra de Grieg (mais je l’écoutais en boucle quand j’avais douze ans, ce qui fait que je le connais… très bien ^^) et n’avais même jamais entendu parler de la pièce ! Merci beaucoup de cette découverte 😀

    • La pièce est née bien avant les adaptations pour l’Opéra, la musique par contre accompagnait la création de la pièce, commande d’Ibsen à Grieg.

      Aujourd’hui, on utilise plus que très peu la musique originale, souvent remplacée par l’absence de musique, ou alors née de l’action (danse des trolls, Anitra, …), ce ui est mieux, car on ne tombe pas dans le piège du sentiment musical – c’est un choix, j’aime le silence, place aux mots et au jeu … après on ajoute la musique si nécessaire ; dans des mises en scène que j’ai faites, j’ai parfois utilisé la musique en début de processus de travail, pour la retirer ensuite – si la situation est juste, pas besoin de l’illustré – mais c’est dans certains cas impossible à ôter.

      Bonne et joyeuse découverte 🙂

  3. Leodamgan dit :

    Bon, je suis ignare, moi… Va peut-être falloir faire quelque chose à ce sujet…

  4. Polina dit :

    Merci Orni pour cette découverte très personnelle et touchante, je ne connaissais pas !

  5. Langda dit :

    Moi je ne connaissais que la maison de poupée et c’est vrai que cette scène de la mort d’Ase est très belle. Merci.

    • La maison de Poupée reste un grand classique, et c’est un texte difficile à monter.

      La Mort d’Ase à cette force de mettre en jeu des éléments de l’invisible – un lit en bois, une couverture et un fouet, seuls éléments concrets – tout le reste « né » du récit (le palais, la course, …)

      Correction effectuée 😉

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