Poésie en résistance au moyen-âge … singulière et plurielle

Il paraîtrait – certains y croient encore, que la poésie peut aussi être une âme de résistance…
En cette « période du tout au capital », ou t’es rien si t’es pas actionnaire, ou que tu crois exister parce que tu possèdes une épargne ju(s)dicieusement mal investie – profit, profit, profit fruit sans goût et litanie-prière des inconsistants, certains auteurs, poètes ou dramaturges pensent, écrivent, repensent, tournent en rond, et parfois – enfin, tournent en mots nos maux… si c’est pour guérir c’est dommage, car trop tard, mais si c’est pour prévenir, avec la mission-vision dont seuls les poètes sont détenteurs (sic), par défi au hasard, c’est beaucoup plus consistant… Utile? Ce serait donner un pyjama trop grand à un insomniaque que de l’affirmer.
Soit, trêve de balivernes de phraseur… Parcourant l’ouvrage « Le livre de la poésie française des origines à 1940« , par Pierre Seghers (in éditions Marabout Université, 1972), je suis tombé -poc- sur quelques textes courts où déjà on se plaignait du pouvoir de l’argent, ses dérives de pouvoir et l’éternelle victime : les laborieux – les « nous » d’hier… et nos défenseurs lumineux (oui!).
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Textes « en résistance » :
Petits écrits de Jean Molinet (1435-1507), historiographe (wouah!!!) de Charles le Téméraire – « FATRAS », avec déjà une belle verve d’écriture, une certaine qualité d’acoquinage des mots :
« Fatras » – extrait :
Fourbissez votre ferraille
Aiguisez vos grands couteaux
 
Fourbissez votre ferraille
Quotinailles, quetinailles,
Quoquardaille, friandeaux,
Garsonaille, ribaudaille,
Laronnaille, brigandaille,
Crapaudaille, lésardeaux,
Cavestraille, goulardeaux,
Villenaille, bonhommaille,
Fouillardaille, paillardeaux,
Truandaille et lopinaille
Aiguisez vos grands couteaux.
 
Savoureux, non? goulardeaux, lopinaille c’est quand même plus parlant que banquiers, actionnaires!!!
*
Jean Molinet :
*
Un second petit texte, je n’y résiste pas, autre « Fatrasie » (c’est le terme employé!) d’un certain Baudet Herenc (né au commencement du XVè siècle), petit texte quasi surréaliste dans sa composition, vraiment étonnant!
Fatrasie (texte intégral)
 
La chose va très mal
Où point n’a de justice
 
La chose va très mal,
Dit un veau de métal
Au front d’une génisse,
Qui en un orinal
Boufa un cardinal,
Qui faisait sacrifice
De l’oeil d’une écrevisse
En un four de cristal,
Pour ce que sa pelisse
Tenait état royal
Où n’a point de justice.
 
Détonnant, sonore… et cinglant, non?
Baudet Herenc,
*
Autre extrait, petit rondeau (sic) de Jean Meschinot (1415-1491), bourguignon engagé (contre les Orléans) et voix, très directe dans le ton, du peuple fatigué des guerres… Oyez oyez bonnes gens…
Rondeau de ceux qui se taisent (texte intégral)
Ceux qui dussent parler sont muts* ;
Les loyaux sont pour sots tenus ;
Je n’en voit nuls
Qui de bonté tiennent plus compte ;
Vertus vont jus**, péchés haut montent
Ce vous est honte,
Seigneurs grands, moyens et menus.
 
Flatteurs sont grands devenus
Et à grands états parvenus,
Entretenus,
Tant qu’il n’est rien qui les surmontent.
Ceux qui dussent parler sont muts.
 
Nous naquîmes pauvres et nus.
Les biens nous sont de Dieu venus,
Nos cas connus,
Lui sont pour vrai, je vous le conte ;
Pape, empereur, duc ou comte
Tout se mécompte
Quand les bons ne sont soutenus,
Ceux qui dussent parler sont muts.
Ou quand se décompte le mécompte… voici désigné les Reynders, Michel ou autres flamands braillards (De Wever, etc… – ont-ils quitté le moyen-âge agraire?) quand il flattent capital banquiers…
*
* Muts : muets ** vont jus : vont en-bas
*
Jean Meschinot :
Et en voici un petit dernier pour la route, auteur anonyme  : 2ème moitié du XIII e siècle , surréaliste à fond les ballons (merci Brige !):
Un ours emplumé
Fit semer un blé
De Douvres à Oissent.
Un oignon pelé
S’était apprêté
A chanter devant.
Quand sur un éléphant rouge
Vint un limaçon armé
Qui lui criait :
Fils de putains, arrivez !
Je versifie en dormant.
 —
Voila! de réelles petites perles de résistance, et je vous passe François Villon dont très friand je suis. Je sais que de nos jours il n’y a que ce que nous créons nous qui compte – le passé, pfff des gueux n’est-ce pas? – au milieu de notre décadence égotique et notre génie de l’instant… mais je me tais désormais – radoteur pour l’orateur lecteur je me sens devenir sans dédire… N’empêche le langage médiéval, c’est pure merveille.
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Poésie médiévale :
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21 réflexions sur “Poésie en résistance au moyen-âge … singulière et plurielle

  1. c’est plein de pépites d’une extrême variété, ce moyen âge! c’est une sorte de miracle que tant de choses nous en soient parvenues, vu le mépris qu’il a subi pendant tous les siècles qui ont suivi

  2. Je suis d’accord avec Adrienne ! Il faut continuer de lire de la littérature médiéviste, c’est nourrissant ! 😆 Je connaissais le « fatrasies » mais pas les autres…ou je ne m’en rappelle plus ! C’est possible aussi…

  3. J’aime beaucoup tes pépites,
    Si la poésie et les fabliaux de toutes époques ne changent pas forcément les choses et donnent une vision que ne donne pas forcément l’histoire (celle des livres).
    Ce qui me rappelle une anecdote : lors d’une formation avec l’INRAP, il nous à été raconté, aux stagiaires, qu’un consortium qui se posait une question plus éthique que pratique…. euh non c’est l’inverse, plus pratique qu’éthique en fait… à fait une requête, que je trouve fort curieuse au monde de l’archéologie :
    En partant du principe que, l’histoire (la grande) pouvait se déformer dans le temps, que les supports matériels (papier, disques durs) pouvaient être perdus et que les comptines traversaient souvent les ages en restant intactes, ils voulaient que le monde de l’archéologie réunisse des gens qui écrivent (de tous bords, blogueurs, auteurs, écrivains, journalistes) pour écrire des comptines et autres fables qui permettraient à des générations futures de localiser les sites d’enfouissement de déchets nucléaires, au cas où l’information se perdrait…
    depuis, j’ai peur !

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