Théâtre, extrait : « Paludes » de André Gide

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5 mars 2015 par L'Ornitho

Bon, si j’ai pas exactement copié 100 fois « je ne prêterai plus mes livres« , je dois sans doute tout de même l’avoir expié un certain nombre de fois …

Après « Le soulier de satin« , de Paul Claudel, je comptais vous proposer un extrait de la pièce « La vie est un songe« , de Caldèron, autre chef d’œuvre, météore, de la littérature dramatique.

Pedro-Calderon-de-la-Barca_reference

Calderon

Qu’est-ce que la vie? Un délire.
Qu’est-ce donc la vie? Une illusion,
une ombre, une fiction.
le plus grand bien est peu de chose,
car toute la vie n’est qu’un songe,
et les songes rien que des songes.

Comme dans un songe, suspendu à l’inanité de mes actes, j’ai dû le prêter. Si!. Pour me réveiller de cet endormissement quelques claques mentales, n’étant pas adepte de la fessée …

Ceci évoqué, un autre extrait donc.

Extrait de « Paludes« , d’André Gide. Un romancier plus qu’un dramaturge, oui!

Par ailleurs vous me direz, éberlués : « Paludes, du théâtre..? ». Non, effectivement, une satire, pas du théâtre. Sur le fond.

Mais oui, du théâtre quand même, justement parce que satire. Et puisque Gide qualifie cette œuvre de « sotie« . Sur la forme*.

Théâtre aussi parce que j’ai repris le travail de réécriture de ce texte, afin de l’adapter à la scène. J’avais commencé ce travail il y a maintenant 4/5 ans, suite à une proposition d’une amie metteuse en scène (Maud), qui me l’a offert pour me le faire lire … avec une idée derrière la tête très certainement 🙂 – me mettre en scène sur ce texte …

gide

André Gide

Pour intro, 4è de couverture :

« – Moi! répondis-je un peu gêné, j’écris Paludes.

– Paludes? qu’est-ce que c’est? dit-elle.

Nous avions fini de manger ; j’attendis d’être dans le salon pour reprendre.

Quand nous fûmes tous deux assis au coin du feu : Paludes, commençai-je, c’est l’histoire d’un célibataire dans une tour entourée de marais.

– Ah! fit-elle.

– Il s’appelle Tityre.

– Un vilain nom ».

J’ai donc lu une première fois ce texte – ai rien compris, mais avec un sentiment de quelque chose d’hors norme. Je trouvais ça d’un comique magistral, aussi. L’ai donc relu, avec la certitude que je devais le jouer, mais aussi l’adapter … La thématique du vide, l’expression du rien – un beau challenge.

Extrait qui me fait vraiment rire, dans sa version originale (je ne propose à ce stade rien de la réécriture en cours!). Une écriture belle, pleine, où se mélangent poésie pure et humour débridé. Gide reste un observateur remarquable de ses contemporains – l’action principale se situe dans le Paris littéraire de la fin du 19è siècle (texte paru en 1895). Voici :

***

ANGELE

Ou le petit voyage

Samedi.

Ne noter du voyage rien que les moments poétiques – parce qu’ils rentrent plus dans le caractère de ce que je désirais.

Dans la voiture qui nous mène à la gare, je déclamai :

Des chevreaux au bord des cascades ;

Des ponts jetés sur des ravins ;

Des mélèzes en enfilades…

Où monte avec nous, j’imagine,

L’excellente odeur de résine

Des mélèzes et des sapins.

« Oh! dit Angèle – quels beaux vers !

– Vous trouvez, chère amie, lui dis-je. – Mais non, mais non, je vous assure ; – je ne dis pas qu’ils soient mauvais mauvais… Mais enfin, je n’y tiens pas ; – j’improvisais. Puis, vous avez peut-être raison ; – il se peut en effet qu’ils soient bons. L’auteur ne sait jamais bien lui-même… « 

Nous arrivâmes à la gare beaucoup trop tôt. Il y eût, dans la salle d’attente, une attente, ah! vraiment longue. C’est alors qu’assis auprès d’Angèle je crus devoir lui dire une gracieuseté :

« Amie – mon amie – commençais-je ; il y a dans votre sourire une douceur que je ne puis pas bien comprendre. Viendrait-elle de votre sensibilité?

– Je ne sais pas, répondit-elle.

– Douce Angèle! je ne vous avais jamais aussi bien appréciée qu’aujourd’hui. »

Je lui dis aussi : « Charmante amie, que les associations de vos pensées sont délicates! » et quelque chose encore que je ne peux pas me rappeler.

Chemin bordé d’aristoloches.

Vers trois heures – à propos de rien, commença de tomber une petite averse.

« Ce ne sera qu’un grain, dit Angèle.

– Pourquoi, lui dis-je – chère amie, par un ciel toujours incertain, n’avoir emporté qu’une ombrelle?

– C’est un en-tout-cas », me dit-elle.

Pourtant, comme il pleuvait plus fort et que je crains l’humidité, nous rentrâmes nous abriter sous le toit du pressoir que nous avions à peine quitté.

Du haut des pins, lentement descendues, une à une, l’ont voyait les chenilles processionnaires – qu’au bas des pins, longuement attendues, boulottaient les gros calosomes.

« Je n’ai pas vu les calosomes! dit Angèle (car je lui montrai cette phrase).

– Moi non plus, chère Angèle – ni les chenilles. – Du reste, ça n’est pas la saison ; mais cette phrase, n’est-il pas vrai – rend excellemment l’impression de notre voyage…

« Il est assez heureux, après tout, que ce petit voyage ait raté – pouvant ainsi mieux vous instruire.

– Oh! pourquoi dites-vous cela? reprit Angèle

– Mais chère amie – comprenez donc que le plaisir que nous peut procurer un voyage, n’est qu’accessoire. On voyage pour l’éducation… Eh quoi! – Vous pleurez, chère amie?…

– Du tout! fit-elle.

– Allons! Tant pis. – Du moins vous êtes colorée. »

***

Ce petit moment est magnifique! Et c’est un de ceux qui me font le plus rire – je vois la scène dans ma tête …

L’air de rien et ce même si les situations sont évidentes, ce n’est pas si simple de l’adapter, ce texte. Sa construction en journées et chapitres distincts aide … mais parfois rend la narration piégeuse! Nous verrons au final. Et puis toute cette fausse poésie qui n’en a que l’air (?) est un élément narratif étrange, en balance avec une vraie poésie, de mots et de (non) événements à caractère quasi simpliste – on retrouve cela aussi dans l’écriture de Claudel, dans une forme encore plus déroutante !

Le traitement et le statut du temps sont aussi une des clefs de difficulté – les allés et retours avec le journal, le traitement du passé et l’action qui se déroule au présent ; dans Paludes, ça voyage de l’un à l’autre en permanence, pour raconter l’immobilisme, le rien (pas l’absence !!).

Il y a en plus pas mal de personnages connexes, mondains de salon(s), dont beaucoup pour moi doivent disparaître, ou n’exister que par évocation. Le travail porte sur une version à 4 comédiens maximum – Angèle et notre écrivain, très certainement ; Richard et Hubert aussi. Volonté d’une scène et lumière très nues, simples, avec des habits d’époque.

L’autre grand danger, ce serait de vouloir le mettre en scène avant de l’avoir écrit, ça vous semblera peut être bête comme réflexion, mais c’est central dans l’écriture dramatique, et c’est l’erreur que j’ai commise dans la première ébauche du travail – d’abord les mots, les idées, le contexte – le reste est affaire de plateau, évidemment !

J’ai depuis le début une idée certaine pour le rôle d’Angèle, mon amie Sophie … mais bon … c’est l’image que j’ai en tête, depuis le début …

A (re)découvrir, en roman ! Foncez.

Et qui sait? d’ici deux ans sur scène, c’est le temps nécessaire … si je ne m’embourbe pas, comme le héros de Gide dans l’écriture de son roman … Son « Paludes » à lui ne doit pas, plus être le mien 🙂

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http://www.babelio.com/livres/Gide-Paludes/1762

http://fr.wikipedia.org/wiki/Andr%C3%A9_Gide

http://fr.wikipedia.org/wiki/Paludes

* : au même titre qu’on retrouve la dénomination « Vaudeville attristant » chez Crommelynck, dans « Pantagleize », autre OVNI du théâtre insolent et drôle.

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« Paludes » de André Gide

Collection Folio N° 436

Environ 8€.

PS : rien à voir, mais je trouve que je lui ressemble, à Calderon … pour la calvitie sûrement … mais pas que, du point de vue faciès lol!

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21 réflexions sur “Théâtre, extrait : « Paludes » de André Gide

  1. De la vie est un songe à paludes, mine de rien, il n’y a qu’un pas !

    Un pas au-dessus du vide … en somme, non?

  2. - chachasire dit :

    J’aime bien les couleurs du site. Trés lisible aussi.
    ça donne envie en tout cas. J’ai assez bien aimé Gide dans le temps.
    La langue est claire, et assez honnète, bon les propos ont un peu vieilli, c’est une autre époque, parfois.
    Bon courage et bien du plaisir

    • Merci!

      Quand l’écriture est de qualité, elle reste claire, oui.
      Honnête est un mot juste, je trouve 🙂

      L’écriture malhonnête – çàd consensuelle ou courant du moment, ne résiste pas au temps, ni à la critique !

    • Pour les couleurs, ce qui est dommage, c’est que quand je fais des modifs, l’écriture apparaît en blanc, ce qui est encore plus lisible, mais c’est impossible à conserver. C’est râlant …

      Sinon le thème utilisé est assez clair, aéré, à la base.

  3. « Et nunc manet in te »,
    Paludes bien sûr. 😉

    Chouette enthousiasme que le tien, chouette boulot., ça donne un article réjouissant!
    Bonne chance (et tiens nous au courant)

  4. Asphodèle dit :

    André Gide n’est pas un écrivain facile, sa vie aussi a été compliquée, ce titre « Paludes » lui va bien ! Il faut être passionné comme toi pour s’attaquer à un tel projet ! Courage courage !!! 😉 J’ai « Les faux-monnayeurs » dans mes étagères, à relire, mais pas « Paludes », lu pourtant il y a très longtemps… A combler… (la lacune) !^^

    • Le texte est chouette et il y a pas mal de choses à raconter autour de ce texte, qui reste moderne. Et le lire, c’est une heure … de rire(s). Faux monnayeurs, me reste à le lire !

  5. Leodamgan dit :

    Les Paludes, connais pas. J’ai lu pas mal de romans de Gide, mais pas cet ouvrage- là.
    Tu t’attaques à un gros travail. Tu n’as pas peur?

    • Non, pas trop, c’est exigeant certainement mais enthousiasment. Faut juste s’y concentrer et bosser de manière régulière, jusqu’à obtenir une première mouture à retravailler, éventuellement en le travaillant sur scène.

      J’ai été formé à l’écriture dramatique pendant mes études de théâtre, et en 1999 j’avais déjà adapté et ensuite monté « Le loup des steppes » de Hermann Hesse

    • Et je peux compter sur Maud, licenciée en théâtre mais aussi en littérature romane – metteuse en scène et aussi prof de français donc.

  6. Helsinkilives dit :

    Courage ! Mais avec l’enthousiasme et de la passion tu vas sûrement y arriver. D’ailleurs, pas pour te faire la morale, juste parceque j’y crois vraiment, c’est les challenges qui nous font plus apprécier le résultat.

    En lissant, ça m’a fait pensé à Angels in America. L’adaption sur scène, très minimaliste. Le film par contre, surtout la scène avec Louis sur Broadway (dans le rêve), très « grande production. » Malheureusement, je n’ai pas encore vu au théâtre, lais j’étais tellement passioné par la façon dont Justin Kirk jouait, que j’en ai parlé à tout le monde, surtout ceux qui ont vu la pièce.

    Fallait le mentionner ici, au cas ou ça te donne des idées. 😉

  7. Autant j’avais bien aimé les caves du Vatican, autant je suis passé à côté de Paludes ; ça, pour dire que de voir tu y trouves tant de choses (très beau dialogue « creux » que tu cite) m’incite à y retourner voir.
    Zut, encore un livre à lire ! ça ne finira donc jamais ?
    🙂

  8. Alphonsine dit :

    J’aime bien commenter en retard. Je n’aime pas du tout Gide (l’homme, pour ne pas dire le personnage) de ce que j’en connais, et j’ai assez peu accroché à d’autres textes (je ne sais pas encore par quel bout prendre Les Cahiers d’André Walter et j’ai un souvenir scolaire assez traumatique de La Porte étroite)… MAIS j’ai lu Paludes bien deux ou trois fois, je lui trouve une grâce un peu grinçante (grr) toute particulière.
    Je serais curieuse de savoir ce que cela donnerait, une adaptation théâtrale.

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